Maudit Modrica

Publié le par Gaspard Fenicottero

Nous venons de poser les pieds à Modriča, il est 11h, prochain train dans vingt-quatre heures. Entouré de forêts et de champs, le village est organisé autour d'une énorme tour qui ferait passer les HLM français pour des Hiltons. Sous les fenêtres, le gras des cuisines souligne d'un marron subtil les variantes de gris. La plupart des volets semblent être tombés avec Tito. Et un peu partout, des enfants des rues trainent, mendient, jouent et rigolent.

Sur la place principale, le bar du village. Le bar des motards. Nous nous asseyons donc au biker's pub. Alors qu'on s'apprête à boire la première gorgée de bière, un ronflement de moteur nous fait dresser la tête. S'engouffrant alors sur la place principale, une voiture de luxe aux vitres teintées klaxonne à tout va. Elle est immédiatement suivie par d'autres voitures du même genre. Mon sang se glace : par le toit ouvrant de la voiture de tête, un jeune homme au cou de boeuf vient de sortir un drapeau. Nous sommes en Bosnie, il brandit un drapeau Serbe. En un quart de seconde, toutes mes lectures et tous mes cours d'histoire me traversent la tête. Yougoslavie. Bosnie. Massacre. Sniper avenue.

Toutefois, un élément me met la puce à l'oreille : alors que toute la terrasse devraient trembler face au massacre à venir, ils lèvent leurs verres à la santé du convoi qui vient d'entrer sur la place. J'apprends de la bouche de la serveuse que Modriča est situé dans ce que l'on nomme « la République serbe de Bosnie ».

Très bien. Nous le savions. Elle ajoute que les voitures de luxe sont celles d'un des sept mariages qui aura lieu dans la journée. Me voyant déjà en train de boire de la vodka en dansant avec la mariée, je lui demande s'il est possible de s'incruster dans un mariage serbe. Non. Un mariage serbe est très public quand il fait jour, très privé quand il fait nuit.

Après avoir mangé un Ćevapi, un sandwich gargantuesque à la saucisse, nous nous laissons guider par la musique d'un orchestre. Devant l'église de la place, des musiciens sortis d'un film de Kusturica chauffent l'ambiance, tandis que la vodka s'occupe de chauffer les convives. Subjugués, nous observons ce mariage plein de vie, de voitures de luxes et d'éclats de rire.

Le samedi soir à Modriča, les jeunes se promènent. Le samedi soir à Modriča, il n'y a qu'une seule rue éclairée, que l'on parcourt en quatre minutes. Inlassablement, les mêmes groupes d'adolescents repassent donc devant nous, toutes les quatre minutes.

Louis ne parle plus. Le dernier Ćevapi a eu raison de son système digestif, et il est maintenant d'une agréable couleur verte. Il faut vite trouver un lieu pour dormir. D'autant plus que la ronde des adolescents est en train de se finir, et que déjà la rue se vide.

Mieux qu'un palace, la salle d'attente de la gare semble nous tendre les bras. Sur place, nous installons rapidement nos affaires et nous nous allongeons côte à côte. En une minute, Louis sombre, et moi je veille, incapable de trouver le sommeil. Il est deux heures du matin. Je contemple les étoiles par la fenêtre.

Soudain, un visage se découpe sur la nuit, et se colle à la fenêtre. Je me redresse violemment, et fixe l'homme dans les yeux. Il disparaît aussitôt, et mon angoisse grimpe en flèche.

Je m'approche de la fenêtre. L'homme est sur le quai, face à moi. Il me regarde fixement. Louis est dans un état de semi-coma. Je suis étudiant en littérature. Je me suis battu une seule fois dans ma vie, en CM2. Saisissant mon courage à deux mains tremblantes, je sors sur le quai.

Une fois dehors, je m'adosse au mur, prêt à bondir. L'homme s'est maladroitement caché derrière un pilier, à ma gauche, et lorsque les phares d'une voiture balaient l'endroit, je le vois se déplacer de pilier en pilier, toujours plus proche de moi. Pour ma survie, j'ai un couteau et l'équivalent de cinq euros. Et le bide noué par la peur. Je décide donc de sortir mon couteau. Faites que ça lui fasse peur... Mais comment faire peur à un assassin récidiviste qui sautille entre les piliers d'une gare ?

Notre face à face, du moins notre profil à profil, dure ainsi une bonne demi-heure. Je transpire à grosses goutes, et je n'envisage que deux possibilités : soit je finis mes jours dans une prison à Sarajevo, soit je change d'identité après avoir caché un corps dans une forêt pleine de loups.

Alors que j'imagine déjà mes obsèques nationales, je réalise que l'homme est parti. Il marche sur la longue route droite qui mène au village. La pression retombe en un instant, et je manque de m'endormir debout, le couteau à la main. Je retourne donc me coucher, non sans avoir solidement verrouillé la porte avec l'un de mes lacets.

Je sombre dans un sommeil relatif. Louis se relève violemment. Paniqué, j'ouvre les yeux. Le retour du tueur ? Non, le retour du Ćevapi. Louis court, la main sur la bouche, vers la porte de sortie. Porte que j'ai solidement verrouillé.

Quelques minutes plus tard, nous sommes de nouveau sur la route qui mène au village, chassés par l'odeur du vomi. Nous avisons un parc pour enfants, parfait pour finir cette nuit. Vingt minutes plus tard, nous quittons le parc, ayant été attaqué par des cafards, et menacé du regard par un couple qui partageait notre vision intimiste de ce parc.

Il est donc cinq heures du matin quand nous nous asseyons à nouveau à la terrasse du biker's pub. Le bar est fermé, la place vide, mais les fauteuils sont confortables. Face à nous, les warnings d'un camion sont victime d'un faux-contact. Il fait nuit. Il fait jour. Il fait nuit. Il fait jour.

Face à un tel acharnement du destin, nos nerfs lâchent, et le village silencieux s'emplit de nos rires épuisés. Puis nous nous endormons. Une heure plus tard, la femme de ménage nous chasse de la terrasse.

Sur le quai de la gare, les voyageurs observent deux jeunes hommes. Ils portent des sacs à dos, et il manque un lacet à l'une de leurs chaussures.

Maudit Modrica

Publié dans Récit de Voyage

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