Danse avec les hyènes

Publié le par Gaspard Fenicottero

L’histoire de Jane n’est pas de celles que l’on raconte au coin du feu, pour faire peur aux enfants. Mais elle n’est pas non plus de ces histoires qui ont le pouvoir d’allumer des étoiles dans les yeux d’un auditoire. Pourtant, elle avait presque de quoi devenir les deux.

Elle commence comme celle de Romulus et Remus. Seulement, Jane avait été récupérée par une hyène. Victimes d’une prise d’otage dans le Sud de la Mauritanie, ses parents avaient été arrêtés alors qu’ils voyageaient entre deux villes du pays, pour répondre à une demande toujours grandissante de médecins venu d’Occident dans cette région où la sécheresse et les affrontements armés faisaient chaque jour plus de victimes. Profondément endormie dans son landau de voyage, la petite fille d’à peine un an avait été abandonnée dans la voiture de ses parents, tandis qu’une vingtaines d’hommes en arme les faisait monter de force dans un camion, non sans avoir au préalable abattu le chauffeur et l’interprète de l’expédition.

Malgré les hurlements de la mère, les mercenaires n’avaient pas récupéré l’enfant, et avaient mis en marche leur convoi. Jane était resté dans la voiture, alors que le soleil frappait sans la moindre compassion chaque millimètre du désert. L’odeur de sang mêlée à celle de la peur attira rapidement une hyène solitaire, en quête de nourriture pour elle et ses petits. Lorsqu’il avait vu l’enfant, l’animal avait d’abord eu un mouvement de recul, qu’un humain aurait pu lire comme de la peur mêlée à du dégout. Elle avait finit de lécher les flaques de sang, et une fois qu’elle eu repéré les cadavres encore chauds des deux mauritaniens, elle poussa un long cri ressemblant parfois tellement à un rire glaçant. Moins d’une minute plus tard, elle était rejoint par ses deux petits, jusque là cachés un peu plus à l’ombre d’un maigre buisson.

Les hyènes sont, d’après les humains, de terribles charognards sales, puants et ultra-violents. Pour les autres animaux, elles ne sont que des prédateurs de plus, car les animaux évitent de porter des jugements de valeur sur les autres espèces. Même s’ils leur arrivent de manger les restes d’animaux chassés par d’autres, ces chiens tachetés du désert sont avant tout des chasseurs, et de la plus redoutable des espèces. Ils tuent même la quasi totalités de la viande qu’ils consomment. Et pourtant, la réputation de mangeur de cadavre leur colle aux poils.

Au fond, qu’importe de quoi se compose le menu d’une hyène, il ne composa pas, ce jour là, d’un bébé humain vivant et transpirant. Une fois repu, la mère retourna craintivement vers le sac et l’enfant, comme si elle avait senti le besoin de voir de plus près cette petite boule de chaire. La hyène resta ainsi, observant le bébé, pendant de longues minutes, puis, impatients, ses petits se rapprochèrent pour lui rappeler qu’il leur fallait maintenant dormir pour digérer. Lorsqu’ils arrivèrent au niveau du bébé, ils n’eurent pas la même réaction que leur mère, et paraissaient extrêmement excités de leur découverte. Réveillée par leurs glapissement, un peu effrayé par leur nombre et leur proximité, mais amusé par leur attitude, Jane ouvrit les yeux et les contempla qui glapissaient de joie autour d’elle. Incapable de leur refuser quoi que ce soit, maman-hyène agrippa l’habit du bébé entre ses canines et disparut avec ses enfants derrière une dune.

Les règles d’éducation des hyènes sont excessivement strictes, et parfois même, brutales. Les petits, généralement né jumeaux, naissent avec des dents qui leur servent à déterminer lequel des deux sera dominant. Par la suite, en cas de difficulté, la mère nourrira le dominant en priorité. Ce combat originel est donc violent et indispensable. Heureusement pour Jane, la situation avait déjà été mise au clair par ses deux frères adoptifs, et son manque évident de dentition et de poils la plaçait dans un statut nouveau, d’observateur non participant. Pourtant, dans les premières semaines de sa nouvelle vie, elle du subir des attaques physiques de ses frères, et se sentait parfois mise à l’écart, malgré tous les efforts de sa mère adoptive pour qu’elle s’intègre dans la vie de famille.

Quelques mois plus tard, on pouvait la voir se déplaçant à une vitesse remarquable, à quatre pattes dans les dunes, entourée de ses deux frères qui l’avaient maintenant complètement adoptée. Avec le temps, elle apprit à marcher, puis à courir. Impressionnés mais taquins, ses frères se mirent dont en tête de faire d’elle la coureuse verticale la plus rapide du continent. Ils admettaient toutefois que la concurrence dans cette catégorie était plutôt faible, voir inexistante. Les singes eux-mêmes avaient tendance à retomber sur les pattes avant quand ils ressentaient le besoin de fuir ou de rattraper un ennemi.

Le régime alimentaire de Jane, quand elle atteint les six ans, se composait presque exclusivement de viande, qu’elle parvenait maintenant parfois à attraper elle même, et qu’elle mettait à mort grâce à ses dents de lait. Toutefois, son handicap évident en terme d’odorat et d’aiguisage dentaire faisait d’elle une piètre hyène, et sans l’aide toujours renouvelée de sa mère et de ses frères, elle était consciente qu’elle n’aurait pu survivre bien longtemps. Mais à part ça, elle menait une vie heureuse, et si l’on tendait l’oreille la nuit, on pouvait distinguer ses glapissements au milieu de ceux des autres animaux de la nuit.

Jane vécut sa vie ainsi, simplement, alliant jeux avec ses frères et chasse en famille, et passant en vérité le plus clair de son temps allongé dans la tanière collective, à digérer au milieu des dizaines de hyènes adultes que composait le clan. Toutes avaient finit par l’accepter comme l’une d’entre elle, différente certes, mais sympathique et de bonne société. N’étant pas une rivale de cœur, elle n’était en conflit avec personne, et chaque famille se plaisait à l’inviter à sa table lors des grandes chasses, pour lui témoigner leur respect et passer du temps avec elle.

Les hyènes vivent dans une société excessivement hiérarchisée, et si Jane avait été recueillie par une autre hyène que la mère, sa vie aurait été bien différente, et certainement plus courte. Matriarcale, la société des hyènes ne se base pas sur la force physique pour déterminer les rangs. Ainsi, il n’était pas rare que l’un des fils de la mère, de rang supérieur, chasse sans vergogne un adulte male, bien plus gros que lui. Le « nom » de la génitrice faisait office de repère social, et il fallait être fils d’une hyène de haut rang pour dominer le clan. Mise à part la domination féminine, la société des hyènes est donc en tout point comparable à celle des humains. Il est toutefois important de noter que le rang ne se vérifie pas par les noms et les blasons mais par l’odeur des parties génitales. Jane apprit donc comme elle pu à reconnaître l’odeur des familles, et beaucoup de témoignages certifient son appartenance olfactive à la digne famille dont elle descendait indirectement.

Les hyènes du clan étaient peu accoutumées à la présence d’humains, Jane mise à part et n’étant de toute façon absolument pas comparable. Ainsi, lorsqu’un matin une voiture s’approcha lentement de la tanière collective, un vent de panique se répandit chez les hyènes. Poussant des glapissement à mi chemin entre ceux d’une mouette et d’un chimpanzé, les mères poussèrent leurs enfants à fuir, tandis que les hommes, grands exclus de la société étaient sommés de rester pour faire front. Jane, terrifiée par le véhicule, parti naturellement en courant derrière ses frères. La mère ressentit à ce moment une profonde peine au fond de son âme, car elle savait que cette course effrénée contre les origines de sa fille annonçait de grands changements.

Dans la voiture des deux scientifiques Morten et Felipi, un silence incrédule s’était installé. Ils venaient de voir une adolescente blonde avec les cheveux remontés sur la tête à la manière d’une punk s’enfuir en courant, complètement nue, au milieu d’un clan entier de hyènes tachetées. Incapable de bouger, ils restèrent là, tandis que les derniers mâles s’éloignaient en poussant des cris menaçants.

La mère avait raison, et il ne fallut pas attendre plus d’une semaine pour que des humains reviennent en nombre. Trois camions dérapèrent devant la tanière alors que le soleil disparaissait à l’horizon. Une fois de plus, le clan s’enfuit devant la menace, et les deux mâles qui se ruèrent sur les hommes descendus de leurs véhicules furent accueillis par deux coups de fusils qui raisonnèrent à plusieurs kilomètres.

Choquée par le bruit de l’arme, Jane arrêta sa course, et regarda en direction des camions. Dans un premier temps, elle fût paralysée par la vue des corps sans vie de deux des mâles avec lesquels elle mangeait la veille encore. Mais quand elle observa les bourreaux, son sang se glaça. Comme elle, ils se tenaient sur leurs pattes arrières, et avaient des poils dans des proportions ridicules. L’un d’entre eux poussa un cri vers elle, et une dizaine d’humains entoura Jane. Elle réalisa alors que tout son clan avait disparu, mais pu distinguer à quelques pas de là l’odeur de sa mère, caché sous un buisson. Ses frères ne devaient pas être loin non plus, car elle savait qu’ils ne l’abandonneraient pas.

A l’écart des hommes armés, se tenait un couple d’une soixantaine d’année. Ils fixaient Jane avec insistance, et quand elle tenta de fuir en courant et qu’on la saisit et la trainait vers le camion, ils ne purent retenir un sanglot. Ils avaient retrouvé leur fille, plus de quatorze ans après leur enlèvement, et près de douze ans après leur libération. La mère demanda aux hommes de lui amener Jane. Jane fut guidée, poussée et trainée jusqu’à ce qu’elle se tienne à quatre pattes, au pied de ses parents. Ils se tenaient là, debout, et l’observaient sans vraiment comprendre s’ils avaient retrouvé leur fille.

Jane regardait le sol, reniflait de toutes ses forces pour comprendre à qui elle avait à faire, et ainsi déterminer le rang des inconnus. Lorsqu’elle parvint enfin à isoler l’odeur de la femme, ce qu’elle reconnut la força à lever les yeux vers sa mère. S’était sa propre odeur qu’elle retrouvait, présente sur les deux humains, avec certaines nuances. Alors, elle comprit. Elle comprit pourquoi elle était si différente des autres hyènes, et pourquoi ces humains l’entouraient maintenant. Elle avait retrouvé ses véritables parents.

Elle se redressa lentement, jusqu’à se tenir parfaitement droite et immobile, face à son père et sa mère. Son visage était encore marqué par la dernière chasse, et sa peau était partiellement recouverte de traces de sang et de terre séchée. Malgré cet aspect repoussant, lorsque sa mère vit Jane s’approcher d’elle pour la prendre dans ses bras, elle ressentit enfin un profond soulagement. Ils avaient retrouvé Jane.

Immédiatement après le soulagement, elle sentit les dents de Jane qui lui arrachaient la carotide, et alors qu’elle s’effondrait au sol, elle vit Jane qui s’enfuyait en courant, bientôt rejoint par trois autres hyènes, qui poussaient des grands rires dans la nuit.

Photo: Pieter Hugo

Danse avec les hyènes

Publié dans Nouvelles Absurdes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article