Docteur Douleur

Publié le par Gaspard Fenicottero

C'est un tempérament peu enclin à la solidarité et à la compassion qui avait permit à Jean-Paul de grimper rapidement les échelons hiérarchiques de l'armée française, particulièrement demandeuse d'hommes discrets depuis le début de la guerre d'Algérie. Jean-Paul avait donc frappé, torturé, et abattu des ennemis de la République pendant plusieurs années en échange d'un bon salaire et d'une cérémonie de remise de pin's en plastique rouge une fois retraité.

Jean-Paul s'était fait connaître pour une pratique qui semblait peu orthodoxe durant ses années de services et de sévices patriotiques. Il était devenu obsédé par le regard des hommes et femmes qu'il torturait. Il sentait que la clef du mystère de la vie et de la mort, de la douleur et du bonheur étaient cachés là, tout près, au fond des yeux de ceux qui se sentent si proches de la fin. Sa certitude était née lors d'une de ses premières séances d'interrogatoire. Des militaires avaient interpelé un homme d'une quarantaine d'année, fort comme un bœuf, alors que celui-ci tentait de dissimuler une bombe devant un bâtiment officiel. Bien sur, il n'avait rien avoué, et étant accusé de haute trahison, il allait être exécuté, à moins qu'il ne choisisse de changer de camp. Alors qu'il n'avait pas laissé échapper le moindre cri de douleur pendant des jours sous les mains expertes de Jean-Paul, ce dernier avait pu observer un changement radical dans la forme et la luminosité des yeux de sa victime, au moment où Jean-Paul avait décidé de mettre fin à ses souffrances. L'ordre n'avait pas été encore formulé, et Jean-Paul venait de prendre sa décision (ses supérieurs lui avaient dit en privé de prendre le temps qu'il jugerait nécessaire avant l’exécution), et pourtant le regard de l'homme changea, et il se redressa face à Jean-Paul, en plongeant ses yeux au plus profond de ceux de son bourreau. Malheureusement pour lui, il avait affaire à un homme bien trop éloigné des notions d’empathie et de pitié, et la balle lui perfora le cœur sans qu'il n'ait créé la moindre émotion chez Jean-Paul, si ce n'est la curiosité du changement évident de regard qui s'était opéré en une fraction de seconde.

A partir de ce jour, Jean-Paul prit pour habitude de fixer sa victime le plus longtemps possible, en se concentrant particulièrement sur la dilatation de la pupille, et sur la « lumière » dégagée par leurs yeux. Hommes, femmes, militaires, civils, tous tentaient d'établir un dialogue ophtalmique avec Jean-Paul quand ils sentaient leur heure venue. Il en allait de même pour les proches et codétenus des victimes, tentant tant bien que mal de ralentir l'exécution.

Un jour, il avait abattu un père devant son fils, après lui avoir brulé la plante des pieds et les parties génitales pendant plusieurs jours. Le fils, âgé d'une douzaine d'année, était lui aussi accusé de complot contre la France, mais n'avait pas reçu d'autre torture que celles de voir et d'entendre son père gémir jusqu’à l'agonie. Quand il avait tiré dans le crâne de l'homme, Jean-Paul avait regardé le fils au fond de ses grands yeux verts, pour y voir les changements habituels. Rien. Ce garçon n'avait pas bronché. Ce fut l'unique cas de Jean-Paul, qui l'expliqua par le très jeune âge du sujet. Il se demandait si lui aussi était resté de marbre quand on lui avait annoncé la mort de son père, moins d'un an après celle de sa mère.

Mais s'il l'avait infligée, Jean-Paul détestait la douleur physique, qui transforme l'homme en une bête hurlante et vomissante. Il la savait efficace et, comme le rabâcheront certains de ses supérieurs, nécessaire, mais odorante. Elle transformait un soldat en enfant en moins de temps qu'il ne faut à un pied pour bruler complètement. Depuis plusieurs semaines, il sentait une gène au niveau de son ventre, et cette douleur sourde s'était transformée en un déchirement aiguë qui lui avait arraché un cri en pleine nuit.

Les médecins consultés dès les premières douleurs n'avaient pas pu trouver d'explications satisfaisantes, et Jean-Paul avait finit par accepter que ses douleurs puissent être psychologiques. D'après les spécialistes consultés, la médecine ne pouvait rien pour lui, et aucun coup de scalpel ne pourrait lui enlever la douleur qui lui déchirait le ventre.

Il était assis dans son salon lorsqu'un médecin dont le nom ne lui évoquait rien lui téléphona. Après de courtes présentations, ce dernier l'informa qu'un hasard avait amené l'IRM de Jean-Paul sur son bureau, et qu'à l'inverse de ses collègues, lui ne croyait pas à la thèse de la douleur psychosomatique. Il soutenait du moins qu'elle avait une base physique, et proposait à Jean-Paul de le rencontrer afin de parler d'une éventuelle intervention chirurgicale.

Une fois le téléphone raccroché, Jean-Paul se sentit mieux, et pu même se rendre à sa réunion avec les anciens combattants, pour le poker hebdomadaire organisé dans la salle des fêtes de sa commune, particulièrement riche en vétérans des guerres décrites comme « honteuses » par la presse gauchisante.

Dès le premier rendez-vous, Jean-Paul avait su apprécier la personnalité du médecin qu'il avait rencontré, et il faillit lui demander s'il avait servi sous les drapeaux. Un médecin droit, franc, et qui semblait connaître son métier. Un peu rassuré sur sa santé et sur l'état des cliniques privées en France que Jean-Paul rentra chez lui, après avoir fixé la date de son opération. Il devrait encore rencontrer son anesthésiste, puis on arracherait sa douleur à jamais, et il pourrait reprendre sa vie normale, seul dans son grand appartement de banlieue. Il pourrait même peut être se payer une fille, pour marquer le coup. Peu enclin aux plaisirs de la chair, il ne s'était jamais marié, et n'utilisait que très peu les services des professionnelles.

Il frappa à la porte de l’anesthésiste, qui l'invita à entrer. Le bureau était modeste, et Jean-Paul se dit que la modestie ne pouvait pas faire de mal à un homme dont la profession ne va pas plus loin que d'être un marchant de sable de bloc opératoire.

Pendant les deux jours qui le séparaient de son opération, il repensa par trois fois à l'anesthésiste. Son ventre lui faisait de plus en plus mal, et il fantasmait déjà du réveil post-opératoire, quand sa douleur se serait enfin éteinte.

Le mardi de l'opération, il se leva de bonne heure, et dût se retenir pour ne pas boire un café accompagné d'une tranche de pain beurré, comme il le faisait depuis tant d'années. « A jeun , avait dit le chirurgien, c'est important ». Jean-Paul sourit en imaginant la tête du chirurgien s'il tombait sur un estomac gavé de pain et de café, une fois le ventre de son patient ouvert. Cette image lui fit remonter un peu de bile dans la gorge, et le poussa à se rendre immédiatement à la clinique. Dans le bus, il ne put s'empêcher de s'asseoir, presque coupé en deux par une violente douleur abdominale.

L’anesthésiste l'attendait déjà, et l'accompagna poliment dans sa chambre. Une fois qu'il eut enfilé l'uniforme ridicule que portent les patients avant de se faire déshabiller devant une dizaine de personnes, il dût attendre seul dans sa chambre. Celui qui l'avait accueillit revint ensuite, et lui expliqua comment allait se dérouler l'opération. Les douleurs que ressentait Jean-Paul était du à une malformation de l'estomac, qu'il suffirait d'enlever pour que les douleurs s’envolent elles aussi. Sa malformation était de naissance, mais c'était l'âge qui l'avait révélée. L'anesthésiste expliqua ensuite qu'il lui injecterait un produit qui lui permettrait de sombrer dans un sommeil profond et sans rêves, une fois qu'il aurait respiré calmement dans le masque en plastique que l'on voit dans les films.

Une fois l'injection faite, Jean-Paul en sentit rapidement les premiers effets, et sombra doucement dans un sommeil profond, tout en se demandant vaguement s'il n'avait pas déjà croisé son anesthésiste dans un autre contexte.

Une douleur insupportable le fit se réveiller en sursaut. Il mit un moment à comprendre ce qu'il entrapercevait entre ses paupières presque closes. Il voyait le chirurgien, entouré de ses associés, penché sur son ventre. La douleur le traversa une nouvelle fois des pieds à la tête. Il crût devenir fou, et hurla de toutes ses forces pour que l'on arrête cette opération. Pourtant, aucun son ne sortit de sa bouche, et son corps ne trembla pas d'un millimètre. Paniqué, il se concentra pour tenter de bouger ses pieds, ses mains... Rien. Et toujours cette douleur acide, qui lui brulait le ventre et semblait lui assener de grands coups au cerveau.

Ce qu'il vit l'horrifia. Le chirurgien, penché sur lui, venait de soulever une énorme tranche de chair de son ventre, et la repliait sur sa poitrine comme un vulgaire bout de viande. Un deuxième médecin introduit ses mains dans le trou béant de son ventre. Il sentit ensuite qu'on lui déplaçait les organes, comme si l'on fouillait dans son ventre à la recherche d'un objet qu'il aurait laissé là par mégarde. Jean-Paul sentait les doigts qui se glissaient dans son corps, qui le fouillaient, le maltraitaient. La douleur était maintenant devenu un flux continu, comme un puissant hurlement qui semblait incapable de s'étouffer.

Dans son délire et sa douleur, Jean-Paul tentait de se concentrer. Qu'est-ce que lui arrivait ? Comment pouvait-il être éveillé en pleine opération, sans que personne ne s'en soucie, et sans qu'il puisse le dire ou le montrer à qui que ce soit ? S'ils comprenaient l'horreur qu'ils avaient mis en place, les médecins auraient immédiatement arrêté, l'auraient rendormi, pour de bon cette fois, et l'auraient recousu et ramené dans sa chambre. Mais ils ne semblaient se rendre compte de rien, et Jean-Paul pouvait même entendre les voix de ses bourreaux. Le chirurgien avait l'air satisfait de son travail, et répétait qu'il avait eut raison, et que ses confrères pourraient s'en mordre les doigts. Un infirmier se permit une remarque sur l'embonpoint de Jean-Paul qui l'aurait profondément heurté, s'il n'avait pas été en train de perdre la raison, brûlé jusqu'à l'âme par la douleur.

Il pria pour mourir, implora le Seigneur, bien qu'il n'ait jamais vraiment prit son opinion en considération. Et cette remarque était réciproque : ils s'étaient bien foutu l'un de l'autre. Pourtant, Jean-Paul priait, pour que s'arrête cette torture ignoble.

C'est le mot torture qui le fit reprendre conscience de sa situation. A cet instant précis, il reconnut le regard de l'anesthésiste. Ces grands yeux verts, vides d'émotion.

Fevrier 2014

Docteur Douleur

Publié dans Nouvelles Absurdes

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