Sage comme une image

Publié le par Gaspard Fenicottero

Barbara avait rencontré Willy en sortant du lycée. Dès les premières semaines de leur relation, elle avait sût qu’il était le bon. Exactement comme elle l’avait imaginé, peut être mieux encore. Sportif, dragueur, un brin rebelle, et surtout beau à vous chauffer le bas-ventre rien qu’en le regardant.

Trois mois après leur rencontre, ils étaient partis ensemble pour deux semaines dans les Rocheuses, pour dormir en tente et faire l’amour sur le sable rouge, et quand ils étaient revenus, Willy avait fait sa demande. Barbara avait pris son air surprise, même si elle n’attendait que ça depuis des jours, et lui avait répondu que oui, elle voulait être sa femme.

Comme l’amour nourrie l’âme et non le ventre, et que la crise se faisait déjà sentir dans la région, bientôt Willy fût mis à la porte par son patron. Barbara ne travaillant pas, les finances du couple s’effondrèrent et elle dût accepter de faire des ménages.

Au bout de six mois, Willy n’avait toujours pas trouvé de travail, et passait son temps sur le perron devant la maison, avec deux autres amis chômeurs. Ils organisaient leurs journées à boire de la bière, et parfois lorsque Barbara revenait épuisée de sa journée à récurer des toilettes, elle devait aider son homme à franchir les quelques mètres qui le séparaient de son lit.

L’alcool le rendait mou et violent. Profondément humilié par sa situation, il regardait cette femme, qu’il aimait, avec rancœur. C’était elle qui ramenait l’argent à la maison, et pour un homme d’une petite ville du Sud des Etats-Unis, c’était une humiliation bien suffisante.

Quatre mois après avoir perdu son emploi, Willy décida de s’engager. Lorsqu’il partit se battre en Irak, Barbara était enceinte de trois mois. Il avait calculé qu’en faisant un « tour complet », il serait de retour chez lui quand leur enfant aurait un an et demi, et il pourrait donc s’occuper de lui avec l’argent gagné sous les drapeaux.

Le départ de Willy fût d’une extrême violence pour Barbara. Peut être qu’au fond d’elle, elle aurait espéré qu’être ensemble lui suffirait à remonter la pente. Mais les choses ne se passent pas comme ça.

Les premières semaines, elle pleura presque chaque jour, puis sa grossesse l’occupa à plein temps, et les amies qui venaient lui tenir compagnie lui permirent de retrouver le sourire. Chaque soir, elle sortait une photo de Willy dans les Rocheuses, et lui parlait comme s’il avait été là. Elle lui disait à quel point elle l’aimait, à quel point elle était fière de lui. Puis elle l’embrassait longuement, et s’endormait, une main posée sur son ventre tendu.

Willy avait pu obtenir une permission pour la semaine de la naissance de son fils, qu’ils avaient décidé d’appeler John, comme son propre père, parti trop tôt. Puis Willy reconduit sa femme à la maison, l’allongea sur le canapé, lui mit Johnny Boy dans les bras, l’embrassa sur le front, et redécolla pour l’Irak.

La venue de John dans la vie de Barbara fût un nouvel ensoleillement, et la jeune femme redécouvrit le bonheur, passant le plus clair de son temps à jouer avec son fils. Le soir, lorsqu’elle parlait à la photographie de son mari, elle tenait son fils dans ses bras, pour que Willy puisse sentir, là-bas dans le désert, qu’ils étaient deux à penser à lui.

Enfin, Willy finit son service, et revint à la maison pour y rester. Il avait même trouvé un emploi dans la caserne la plus proche, et il pouvait donc rentrer tous les soirs à la maison, retrouver sa femme et son fils qui gambadait maintenant de pièce en pièce. Barbara se dit que les années sans son homme avaient été une épreuve, mais qu’elles avaient apporté la paix et le bonheur. Elle ne comprendrait que plus tard que la véritable épreuve était en fait son retour.

Willy se referma peu à peu, et ses nuits s’agitèrent. Il se réveillait en sueur, parfois après avoir poussé un grand hurlement dans l’oreille de Barbara. Les jours passant, sa fatigue le rendit aigri, et il perdit son sens de l’humour. Pour faire taire la guerre qu’il avait dans la tête, il recommença à boire, perdit son emploie, perdit son honneur, et reprit les armes. Quand elle le conduisit à l’aéroport, Barbara avait 25 ans, et cinq semaines de retard. Elle n’avait rien dit à Willy, sachant très bien que ça ne le retiendrait pas plus que la première fois.

Les mois qui suivirent, Barbara s’occupa de John et de sa nouvelle grossesse. Elle s’était maintenant habituée à sa vie de femme de soldat, et malgré le manque pesant, la photographie des Rocheuses lui apportait toujours le même réconfort, et c’est à trois qu’ils parlaient chaque soir au soldat Willy. Ce dernier n’avait pas obtenu de permission pour la naissance de June, mais Barbara lui avait envoyé une photo.

Lorsqu’il revint enfin pour plusieurs mois chez lui, Willy n’était plus le même homme. Son deuxième passage en Irak l’avait endurci plus que lui-même n’avait pu l’imaginer, et il ne parlait maintenant que de la guerre. L’alcool étant le meilleur révélateur des défauts d’un homme, il s’avéra être plus soldat qu’amant, plus violent qu’aimant.

Willy frappait Barbara. Poussé par une jalousie maladive, il s’était persuadé qu’elle avait un amant. Malgré les explications de sa femme, qui lui répétait qu’elle n’avait jamais connu d’autre homme que lui, il ne pouvait et ne voulait entendre raison.

Un soir, il rentra tellement ivre à la maison, qu’il hurla à en faire pleurer ses deux enfants. Puis il frappa Barbara si bien qu’elle perdit connaissance, allongée au milieu du salon. Quand elle se réveilla, John dormait à ses pieds, June pleurait dans sa chambre, et Willy avait quitté les lieux.

C’est en fin de journée que la voisine vint lui annoncer la nouvelle : fou de honte, Willy s’était rendu à la caserne, et avait demandé à repartir immédiatement. Il avait décollé le soir même pour une base en Europe, et serait bientôt réaffecté à son unité dans le Sud Irak. En apprenant la nouvelle, Barbara ne fût pas surprise, car elle venait de découvrir qu’une fois de plus, elle était enceinte. Elle pleura un peu, et ne parla pas à la photographie ce soir là.

Avec le printemps vint son troisième enfant, qu’elle décida d’appeler Edgar. Elle avait tenté de joindre Willy, mais son supérieur lui avait assuré qu’il ne pouvait pas prendre de communication durant les prochains jours.

La photo de Willy était maintenant accrochée sur le mur dans le salon, et avant de passer à table, les enfants et Barbara avaient pris l’habitude de la saluer et de lui adresser quelques mots sur la journée qui se terminait. Barbara pensait parfois que ses deux derniers enfants connaissaient mieux la photographie que le photographié. Il était soldat depuis maintenant cinq ans.

Depuis le dernier départ de Willy, Barbara était entré en contact avec l’association des femmes de combattants, avec qui elle organisait des réunions et des différents ateliers. C’est par ce biais qu’un jour on lui parla pour la première fois des « portraits taille réelle ». Bien que ses amies ricanaient en abordant le sujet, Barbara se promis d’aller se renseigner le soir même sur le net.

Une fois installée devant son ordinateur, elle entra les identifiants que lui avait délivré l’Etat Major lors du premier départ de son mari, et chercha la boutique en ligne. On ne lui avait pas menti. L’armée américaine délivrait des photographies cartonnées, à taille humaine, des soldats partis au front. Sans hésiter un seul instant, Barbara commanda le modèle « Private Willy », et attendit la livraison.

En redressant sur ses pieds son mari en carton, elle resta bouche bée. C’était bel et bien son homme, qui se tenait devant elle, la dépassant d’une bonne vingtaine de centimètres. En passant ses mains autour de la silhouette, elle put constater que toutes les proportions avaient été respectées. Large d’épaule, un petit sourire aux lèvres, il la regardait avec amour. Il portait un pantalon kaki et un t-shirt de la même couleur.

June hurla à la mort quand elle se retrouva face au portrait de son père, et courut se réfugier dans sa chambre. John le regarda longuement, puis posa quelques questions à sa mère, avant de retourner à ses devoirs. Edgar n’en eut que faire.

Barbara installa son mari à la place de la photographie, debout devant la table. Le soir, les enfants lui racontèrent leur journée, et quand ils furent couchés, leur mère se réinstalla à table, face à lui. En fumant une cigarette avec un brin de marijuana, elle lui parla comme jamais elle n’avait parlé à la précédente photographie, lui confiant ses peines, ses remords, et même ses griefs. Puis elle allât se coucher, en n’osant pas s’avouer qu’à Willy non plus, elle n’avait jamais parlé aussi librement.

Les semaines qui suivirent virent le retour de la grande Barbara, s’occupant de toutes et de tous, riant des farces de ses enfants, les emmenant à la fête foraine et au cinéma le même week-end. Rapidement, elle décida de transporter le portrait de Willy avec elle lorsqu’elle voyageait ou se promenait avec ses enfants, afin de tirer des photos qu’elle pourrait ensuite lui envoyer. L’effet était frappant. En attendant les envoies pour l’Irak, elle commença à ranger ses préférés dans un bel album en cuir.

Barbara recevait une lettre d’Irak tous les deux mois, et à chaque fois, une raison empêchait Willy de rentrer. Elle confiait au Willy du salon les mensonges du Willy d’Irak, buvait ses verres de vin, puis allait se coucher, emmenant parfois son homme avec elle.

Un jour, elle reçut une lettre lui annonçant le décès de son mari. Elle ne se remaria jamais, mais continuera de promener l’image de Willie partout avec elle, l’aimant plus encore que le jeune homme qui l’avait emmenée dormir dans les Rocheuses.

Sage comme une image

Publié dans Nouvelles Absurdes

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