Tattoo perdu

Publié le par Gaspard Fenicottero

Il y avait quelque chose de terrifiant dans le grincement aigüe du petit moteur qui allait lui projeter neuf aiguilles dans le bras. Il avait décidé de se faire ce tatouage depuis longtemps, mais comme tout le monde, il avait hésité. Prendre la décision de se graver quelque chose sur le corps, de façon définitive, ça reste une véritable décision. Il se disait qu'il devait être plus simple de se tatouer quand on avait atteint un certain âge. Il reste moins de temps à l'assumer.

Il avait choisit de se faire tatouer une plume sur la tranche extérieur du bras gauche parce qu'il trouvait ça beau, mais aussi parce que c'était selon lui une façon de témoigner de son héritage d'arrière-arrière-petit fils d’authentique Navarro. La vie qu'il menait à Madrid en 2014 n'avait absolument rien à voir avec celle que menaient ses prestigieux ancêtres, et pourtant, il avait ressentit le besoin de marquer son appartenance, comme pour souligner des origines que l'on peinait à retrouver sur son visage.

Les dix premières minutes lui firent mal, et il crut un instant qu'il allait devoir rentrer chez lui la queue entre les jambes, une vague silhouette de plume rachitique sur l'avant-bras. Mais, comme devrait lui expliquer plus tard celui qui maniait l'aiguille, on s'habitue à la douleur, et il resta docilement allongé sur la table du tatoueur pendant l'heure et demi nécessaire à la réalisation.

Une fois à nouveau dans la rue, il marcha à toute vitesse jusqu'à chez lui, pour enlever veste et protection plastique et s'observer dans le miroir. C'était devenu un homme tatoué. En moins de deux heures et plus de deux cent euros, il avait changé de catégorie. Ce constat le fit sourire d'une fierté à peine voilée par une légère angoisse. Il ne pouvait s'empêcher de redouter secrètement de regretter un jour sa décision. Mais l'effet visuelle de sa grande plume d'aigle soulignant la forme de son bras lui réchauffa encore un peu le cœur, et il sortit à nouveau dans la rue, après avoir passé plus de dix minutes à emballer son bras dans du cellophane. A faire seul, c'est compliqué.

Le plastique sur le bras le gênait un peu, et il était absolument incapable de penser à autre chose qu'à la nouvelle allure de son corps, mais il passa une très bonne fin de journée, et bût même quelques bières avec des amis dans la soirée. Le soir, il s'assit sur son lit et observa à nouveau son bras, et se dit que non, il ne regrettait absolument pas.

Son réveil sonna comme tous les jours à sept heures et demi, il se leva en forme, et chantonna même sous la douche. Il était encore en train de chantonner quand soudain sa voix s'étouffa dans sa gorge. Son avant bras gauche était absolument vierge.

Dix minutes plus tard, il était encore debout devant son miroir. Son tatouage avait disparu. Une panique profonde s’empara de lui, et il saisit son téléphone portable. Il appela Mario, l'un des amis avec qui il avait passé la soirée de la veille. Celui-ci lui répondit au deuxième appel, la voix endormie. Perplexe, son ami lui confirma qu'il leur avait raconté s'être fait tatoué le jour même, même s'il ne leur avait pas montré ledit tatouage, encore recouvert par le plastique, « pour préserver l'effet » selon ses dires. La plume s'était envolée.

Il ne se présenta pas au travail ce jour là, et passa la plus grande partie de sa journée assit dans son salon, observant son bras, et fouillant sur internet pour trouver d'éventuels témoignages d'autre tatouages invisibles. Ne trouvant rien, il finit par sortir de chez lui avec la ferme intention d'aller discuter avec l'homme qui lui avait fait payer deux cent euros pour l'équivalent d'un beau tatouage Malabar.

L'homme l’accueillît avec un sourire sympathique, ce qui le fit immédiatement douter Ramon de sa culpabilité, mais ne l'empêcha pas de se poser devant l'homme, sans mot dire, l'avant bras gauche ostensiblement mit en évidence. Sans vraiment comprendre, le tatoueur baissa le regard vers le bras, et en resta bouche bée.

Une demi heure plus tard, Ramon ressortait du magasin, sans la moindre réponse, mais avec deux cent euros en liquide dans la poche.

Les premières semaines, il ressassa cet événement, mais comme la douleur, les obsessions passent avec le temps. Alors que le printemps pointait déjà son nez en cette fin du mois de février, il quitta son travail sur les chantiers, et parti pour l'Andalousie, où les emploies estivaux ne manquent pas, mais partent vite. Il s'installa dans le même studio que les années précédentes, dans un quartier résidentiel de Cadiz. Il n'aimait pas particulièrement cette ville, mais au fil des années il s'était fait assez d'amis et de collègues pour se sentir chez lui.

Après avoir vidé son sac dans la minuscule armoire de son studio, il se rendit à pied jusqu'au centre ville, où il avait prévu de commencer ses recherches d'emploi. Sur l'Avenidad de Andalucia, il remonta en direction des Puertas de tierra. Il savait qu'à partir de là, les restaurant saisonniers étaient partout, et qu'ils commençaient déjà à former leurs équipes. Moins de dix minutes plus tard, il entrait dans un salon de tatouage. Par superstition, il n'osa pas redemander une plume, et il passa à son deuxième choix, celui d'une étoile sur le cœur, où l'on pourrait distinguer les initiales de son père. Le tatoueur se mit à l'oeuvre, et une fois de plus, la douleur fit vibrer le cerveau de l'arrière petit fils de Navarro. Cette fois pourtant, il savait qu'il n'avait qu'à attendre que son corps s'y habitue. Quand, quarante minutes plus tard, la pièce était terminée, son corps ne s'y était pas encore habitué.

Le soir, après avoir déposé son CV dans une vingtaine de restaurants, il se coucha avec une pointe d'angoisse, fixant son tatouage comme s'il s'attendait à le voir disparaître d'un instant à l'autre. Il tenta de rester éveillé aussi longtemps que possible, mais peu à peu, il s'endormit. Dès qu'il ouvrit les yeux au petit matin, l'étoile avait disparu.

Les tatouages éphémères devinrent son obsession. Il passa plusieurs heures par semaines à graver sa peau. Conscient qu'il avait acquis une certaine liberté en terme de choix de tatouages, il commençait à demander de plus grosses pièces, s'obligeant ainsi à passer plusieurs heures sous l'aiguille. Il pensait qu'un jour peut être, sa peau arriverait à saturation, et cesserait d'avaler l'encre qu'il lui donnait. Il deviendrait peut être alors un homme tatoué.

Les disparitions nocturnes n'avaient maintenant pour lui plus le moindre secret : il avait passé plusieurs heures, la nuit, assis face au miroir de son salon. Systématiquement, l'encre disparaissait en quelques secondes, semblant être absorbée et digérée par son épiderme.

Ramon avait décidé de se tatouer pour marquer sur sa peau ce qu'il ne voulait pas oublier, la plume et l'étoile ayant été les premiers pas vers un travail de mémoire.. Il sentait donc toute l'ironie de sa situation : alors qu'il tentait de marquer son passé, son présent restait blanc comme la neige, et son futur ne porteraient les marques de son passé.

Il tatoua ses bras, ses jambes, son ventre, puis son visage, son crâne, chacun de ses doigts, chaque recoin de sa peau. Et chaque matin, il s'observait dans le miroir, aussi blanc et immaculé que la veille.

Puis, vint la fin de la saison, et Ramon rangea son appartement, remit son sac au dos, et prit le chemin de la gare autobus pour rentrer à Madrid. Ramon rangea son sac dans la soute du bus avant d'allumer une cigarette, en attendant que le chauffeur daigne autoriser sa cargaison à aller s'installer. Comme toutes les gares d'autobus du monde, celle-ci était immense, froide et vide. Seules, des ombres se déplaçaient lentement entre les grands piliers saignés de chiffres et d'indications. Un voyageur permanent, allongé sur des cartons, nourrissait son chien dans une gamelle en plastique. Ramon remarqua dans un coin de la gare trois hommes à la peau sombre, qui essayaient de disparaître dans l'ombre des murs de béton. En voyant leurs sacs, leurs chaussures, et leurs airs de fantômes épuisés, on pouvait les imaginer voyageurs sans papiers. Un couple de jeunes français s'embrassait à quelque pas de là, contrastant par leur fraicheur et leur apparente insouciance.

Dans un bruit de cocote minute, la porte du bus s'ouvrit, et tous les petits groupes se mélangèrent un court instant pour former l’éclectique compagnie qui voyagerait toute la nuit au coude à coude. Ramon choisit la place qui domine les toilettes et la porte arrière du car, luttant ainsi contre son angoisse de l'enfermement et sa perpétuelle envie de pisser. Il n'ignorait pas pour autant que de tout temps, les toilettes des autobus sont momentanément hors services.

Quand il ouvrit les yeux, le bus s'approchait de la station Alonzo Martinez. Ramon tendit le bras pour attraper son sac, et avant qu'il n'ait pu l'atteindre, il arrêta son geste, et resta ainsi, immobile.

Ses mains, qui dépassaient de son sweat à capuche noir, étaient recouvertes de tatouages. On distinguait à peine les motifs, perdus au milieu de centaines de lignes et de couleurs.

Perdant toute relation avec le monde qui l'entourait, il enleva son sweat, et observa ses avant-bras. Sa peau était multicolore, parcourut de griffures noires, et l'on distinguait une tête de mort sur son coude gauche. Puis il enleva son t-shirt, et observa son torse nu. Recouvert de tatouages, il laissait apparaître l'étoile sur le cœur qu'il s'était tatoué, cinq mois plus tôt. Ramon ôta aussi son pantalon, puis resta là, sans bouger. Autour de lui, un attroupement s'était formé, et tout le monde observait cet homme, caché sous des litres d'encre.

Tattoo perdu

Publié dans Nouvelles Absurdes

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ndaw ibee 22/06/2014 22:48

nice