A tire d'aile

Publié le par Gaspard Fenicottero

A tire d'aile

 

Ivre mort, Yves mord. Il mord le bras de Catherine, pour la faire rire, ce qui ne marche pas. Poussé par l’alcool et le bras de Catherine, il traverse le salon à la recherche d’une autre boisson, et se glisse entre les danseurs. Il parvient à passer entre les conversations de filles et de garçons, et leurs défis de boisson, ouverts toute la nuit, pour enfin accéder au frigo. Munit d’une bière fraiche, il pousse d’un coup d’épaule la porte de la terrasse, que la pluie n’a pas lavé de ses fumeurs invétéré et couples avinés visant à s’aliter. Face à la ville qui ne dort que d‘un œil, il ouvre sa bière, et se dit qu’il aimerait tant savoir voler. Puis, abattu par son incapacité à décoller, il s’assied, sous la pluie, pour finir sa bière sans être mis en bière.  

Les couples et les fumeurs se sont finalement décidés, et Yves est seul, sous la pluie qui a redoublé de violence. Il a fini sa bière, mais pas sa réflexion. Pourquoi ne pourrait-il pas voler ? Si l’humain éveillé n’utilise qu’une infime partie de son cerveau, l’Yves alcoolisé ne pourrait-il pas comprendre comment voler ? Incapable de répondre à cette question, et foncièrement empirique, Yves se lève pour se retrouver à nouveau face à la ville. Du haut des trente étages de l’immeuble, il peut voir tout le quartier, et s’il tend le doigt, il peut le toucher. Son coude suivant son doigt, et son épaule épaulant son bras, son bassin s’approcha de la barrière que ses jambes enjambèrent. Enfin saint d’esprit et déséquilibré, Yves bascule en avant, et alors qu’il tombe dans le vide, il prend conscience de la gravité de la situation. Gravité qui l’attire à pleine vitesse contre son sol de macadam et de messieurs qui rentrent de soirée.

Au quinzième étage, Yves est en nage. La pluie et l’angoisse l’ont transformé en grosse goutte qui tombe parmi les autres. Alors, ne trouvant rien d’autre à faire, il pousse un formidable cri, et écarte les bras comme des ailes. Et prend son envol. Surprit par sa soudaine maitrise de la situation, il manque d’éclater dans l’immeuble voisin. Il parvient à l’éviter, et remonte en piquet.

Yves en vie. Yves en vole. L’alcool est resté collé au planché, et c’est parfaitement sobre qu’il parcourt la ville, poussant des cris et frôlant les immeubles. Comme s’il craignait que son pouvoir s’arrête aux frontières de la ville, il tourne au dessus des immeubles sans oser s’approcher des montagnes voisines. Mais la montagne, ça vous gagne, et après une heure urbaine, il ose franchir le premier col, et plonge dans la nuit noire.

Il est interdit de voler en pleine nuit sans phares ni dispositifs lumineux. Réalisant son erreur, il ralentit, et décide de grimper pour éviter les rochers. Yves montant trop vite, ne sent pas le froid de l’altitude, alors qu’il n’a qu’un t-shirt sur la peau et la peau sur les os. Bientôt glacé, il change d’attitude, et redescend prudemment.

Puis, après plus d’une heure à flotter dans le néant, apparaissent les premiers rayons du soleil. Entre chiens et loups, il profite alors pleinement de son nouveau talent, et parcourt les massifs montagneux à pleine vitesse, frôlant les falaises, et parvenant même à attraper au vol des petits objets au sol.

Ivre de bonheur cette fois, Yves s’épuise en volant, si bien qu’il sent qu’il a faim, et reprends le chemin de la ville. Arriver au dessus de son quartier, où il a passé tant d’année, et pouvoir ainsi le survoler lui procure un plaisir indescriptible. Il ne s’est jamais senti si libre, si léger, et si éloigné de tous les problèmes qui lui collaient la veille encore à la peau. En planant doucement vers la maison de ses parents, il pense en riant que ce sont surement ces problèmes qui le rivaient au sol depuis si longtemps.

Pour ménager ses parents qui formaient un si beau ménage, il décida d’atterrir sur le toit, pour rentrer par la fenêtre de sa chambre. Il ralentit prudemment, se redressa, et parvint à se poser sans encombre. C’est alors qu’il jeta un œil dans le jardin. Ses oncles et tantes, ses parents, des amis du lycée, et même Catherine, étaient réunis là. Tous de noir vêtu, les yeux fatigués d’avoir trop pleuré, ils observaient un cercueil fermé. Visiblement, Yves ne savait pas si bien voler.

Publié dans Nouvelles Absurdes

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