Jungle Hebdo

Publié le par Gaspard Fenicottero

 

       La nouvelle est tombée. Dans la jungle, les nouvelles vont vite. Rapidement les animaux sont sortis de leurs tanières, de leurs grottes, de leurs meutes, et se sont réunis sous le grand arbre près de la source d’eau, dans le territoire des lions.

Tout le monde y allait de son commentaire, et ça rugissait, glapissait, coassait, aboyait, feulait…

Le lion a du pousser un rugissement effroyable pour qu’enfin le silence se fasse. Il observa en silence l’assemblée autour de lui. Dans la foule quelqu’un cria :

« Que s’est-il passé ? On a le droit de savoir !

 - Silence ! rugit le lion avant de prendre la parole. Aujourd’hui, le pire est arrivé. Aujourd’hui, alors que chacun vaquait à ses occupations, que certains partaient à la chasse tandis que d’autre broutaient paisiblement en attendant d’être chassés, le pire est arrivé. Une troupe de carnassiers a attaqué le groupe de singes que tout le monde connaît, à l’entrée de la forêt des perroquets.  

 

       Une rumeur parcourut l’assemblée. Tout le monde connaissait les singes en question,  c’était une joyeuse bande de provocateur au sourire moqueur. Mené par Buka, un vieux singe à qui personne n’avait appris à faire la grimace, ils avaient fait des imitations et parodie leur spécialité.       Chacun savait qu’en passant au pied de l’arbre, on avait le droit à un spectacle gratuit et gentiment moqueur. Ils avaient déjà reçu des menaces, mais ça ne les avait jamais empêchés de bien se marrer.

 

 - Mais ils sont morts ?  demanda une girafe dont la tête était venu se glisser entre les membres de l’assemblée.

 - Oui. Pour l’instant on sait qu’une douzaine d’entre eux a succombé à l’attaque. Buka fait partie des victimes. Brach aussi, d’après la rumeur.

 

À l’annonce de cette nouvelle, un murmure d’indignation frémit sur les poils de la troupe réunit dont le nombre croissait de minute en minute. Un grand gorille poussa un hurlement de rage.

 

 - Mes frères, reprit le lion, calmez vous. Ce n’est pas dans la panique que nous maitriserons cette situation. Je vais maintenant laisser la parole à Dighan, que vous connaissez tous pour sa sagesse.

 

De l’arbre on vit alors descendre un paresseux au visage de centenaire. Tout en lenteur et douceur, il se laissa pendre à la branche au dessus du lion, et observa la foule, la tête à l’envers. Après un long silence, il prit la parole.

 

 - Jungle ! Ecoute moi ! Ne sombre pas dans la peur que voudraient t’imposer cette bande de charognard, dit-il en ayant un lent geste d’apaisement pour les charognards respectables qui écoutaient son discours. Ils veulent nous faire perdre le contrôle, ils veulent que notre douleur nous pousse à la violence et à la division.

 - Il faut les retrouver et les massacrer ! hurla le gorille.

 - Non mon frère, répondit le paresseux, il faut justement leur montrer que nous sommes plus forts qu’eux. Mais il faut les retrouver, et vite. Avant qu’ils n’attaquent une autre joyeuse bande de primate. Ils veulent faire taire les singes moqueurs, et ça, nous ne pouvons pas le tolérer.

 

Le lion se dressa de toute sa superbe et de toute sa crinière. « Trouvez-les et amenez les nous ! »

 

L’assemblée se disloqua en un instant, chacun rejoignant sa famille pour commencer la chasse à l’animal. Les oiseaux décollaient, et leurs yeux balayaient la jungle. Au sol, des troupes de hyènes, de lions, de guépards et de singes parcouraient le territoire à la recherche des animaux qui auraient trop de sang au bord des lèvres.  Les lémuriens, dressés sur leur arrière-train, humaient l’air à grande bouffée, et sifflaient leurs conclusions aux petits oiseaux qui s’empressaient de le répéter aux chasseurs.

 

Au pied du grand arbre, les femelles avaient rassemblé leurs petits, et elles formaient un mur de griffes, de dents et de poils qu’aucune attaque n’aurait pu ébranler. Dighan, quant à lui, s’entretenait avec un vieux singe répondant au nom de Varagué et un zèbre aux rayures plus grises que noires les écoutait en silence. Ils parlaient à voix basse, et semblaient ne pas arriver à tomber d’accord. Une lionne fit tourner son oreille discrètement vers le trio, et parvint à capter quelques mots.

 

 - Je suis d’accord avec toi, cousin aux gestes lents, disait le singe. Mais lorsqu’on les aura retrouvés – parce qu’on les retrouvera – la punition devra être exemplaire. Le message doit être clair : ici on ne tue que pour manger, pas pour venger un ego déplacé.

 

Alors que le zèbre allait répondre, l’oreille de la lionne fût attirée par une rumeur aux abords de la forêt. De branche en branche, d’arbre en arbre, des dizaines de singes s’approchaient de la réunion. Ils atterrirent au pied du grand arbre dans un bruit sourd. Derrières eux apparue bientôt une petite troupe de gazelles, portant sur leur dos des corps de macaques inanimés. Douze singes étaient morts, et une dizaine d’autre portaient de violentes traces de crocs sur le corps. Le vieux singe, Varagué, s’approcha des corps de ses frères primates. Il observa les blessures des morts. Puis il s’élança dans le grand arbre, et bientôt un oiseau noir s’envola à toute vitesse, partant en direction des chasseurs qui parcouraient la région. Puis Varagué redescendit de l’arbre sous le regard curieux des autres.

 

 - C’est bien ce que je craignais. Il s’agit d’une attaque de hyènes, expliqua-t-il. Les traces de dents ne trompent pas.

 

Tous les regards confluèrent vers les deux familles de hyènes de l’assemblée. Une mère  se leva immédiatement, tandis que ses petits allaient se cacher derrière elle.

 

 - L’action d’une poignée de fous n’est pas celle de toute une espèce ! glapit-elle.

 - Ne t’inquiète pas ma sœur, seul les humains sont capables de tel conclusions.

 - Nous avons déjà une réputation assez mauvaise pour pas qu’on y ajoute celle de terroriste bouffeur de primates ! , répondit la hyène.

 - Oui, bouffeur de cadavre devrait être suffisant, dit sournoisement un chien de terrier.

 

Avant que la hyène n’ait pu montrer les dents qu’elle avait d’ailleurs fort pointues, une rumeur fit se dresser la centaine d’oreilles sous l’arbre. Au loin, une violente cohue se rapprochait du grand arbre.

A sa tête, le grand gorille bombait le torse en hurlant de plus belle. Derrière lui, une troupe de hyènes entouraient deux d’entre elles, dont le pelage était rouge de sang. Le gorille accéléra le pas pour rejoindre l’assemblée, et prit la parole sans reprendre son souffle.

 

 - Les hyènes… les hyènes… Excusez moi. Les hyènes ont retrouvé les assassins. Ces abrutis sont allé les rejoindre pour les appeler au soutien de leur action.

 - Oui, ces chiens galeux ont cru qu’on allait les suivre, renchérit une hyène à la crête blonde qui venait de rejoindre le groupe. On avait bien vu leurs sales gueules et leur pelage recouvert de sang. Elles nous ont appelé à l’union hyèniste. J’peux vous dire qu’on les a sérieusement dérouillées.

 

Le lion se plaça sous le paresseux, qui se laissa tomber lourdement sur le dos de son félin d’ami. Ensemble, ils s’approchèrent des deux hyènes prisonnières. Le lion les jaugea en montrant les crocs, tandis que le paresseux laissait son regard passer de l’une à l’autre en silence. Autour d’eux, la tension était palpable. N’y tenant plus, le grand gorille se dressa et frappa la première hyène de toutes ses forces dans la mâchoire. Il fallut l’intervention de trois lionnes pour le calmer et le tenir à distance.

 

Le lion ordonna qu’on place des prédateurs tout autour des prisonniers pour les protéger d’une rage légitime. Dans l’arbre, les singes observaient la scène en silence.  Une cercle de buffles, lionnes et autres grands singes se placèrent autour des assassins, tandis que deux serpents d’un vert vif se glissaient autour du cou des accusés. Ils ouvrirent chacun leur gueule, et se tinrent prêt à envoyer leur venin mortel dans la gorge de ceux qui avaient voulu faire taire les ricaneurs.

 

Toujours posté sur le dos du lion, le paresseux prit la parole.

 

 - Vous adresser la parole me débecte, et pourtant je vais le faire. Ma question est simple et même vos esprits buttés doivent et pourront y répondre. Avez vous attaqué et tué ce groupe de singe à l’entrée de la forêt des perroquets ?

 

Les deux hyènes au regard fou et au pelage sanglant se regardèrent un instant en silence. Puis soudain, elles éclatèrent d’un grand rire à vous glacer le sang. Une lionne qui formait le cordon de sécurité se dressa sur ses pattes arrières, et gifla la hyène la plus proche, lui laissant les grandes traces sanglante de sa patte. Personne ne lui reprocha son geste, et le lion exigea un retour au silence.

 

 - Dois-je prendre votre dégueulis ricanant comme une confession ? demanda le paresseux resté très calme.

 - Prends ça comme tu veux, répondit la hyène à la joue sanglante. De toute façon qu’importe ce que vous ferez, nous avons vengé notre race.

 - De quelle race tu parles ?! hurla une hyène dans l’assemblée.

 - De la nôtre ma sœur ! répondit la deuxième hyène accusée. Depuis trop longtemps cette bande de bouffeurs de bananes se moquait de nous, de notre chef, de notre race et de notre mode de vie.  Ils devaient payer ! Nous avons vengé notre nom.

 - Et de quel droit parles-tu en mon nom, chien misérable, demanda la hyène de l’assemblée. Comment peux tu croire que massacrer une bande de clowns rieurs peut changer notre condition ?

 

Autour de celle qui venait de parler, les têtes approuvaient en silence.

 

 - Vous allez nous tuer de toute façon hurla la hyène blessée ! Arrêtez vos singeries judiciaires, vous allez nous tuer et on s’en fout, nous avons déjà gagné !

 

Le paresseux fixa longuement la hyène haletant de rage et de peur. Son regard passa de l’une à l’autre, puis il chercha de l’œil Varagué, le vieux singe avec lequel il s’entretenait plus tôt. Varagué croisa son regard et baissa la tête en signe d’acceptation. Le paresseux tourna à nouveau la tête vers les accusés, et son visage fripé s’ouvrit de part en part dans un grand sourire satisfait. Autour de lui, certains commençaient à comprendre.

 

 

 

Quelques jours plus tard, un photographe d’une agence de documentaires animaliers prit un cliché qui le rendrait célèbre et parcourraient le monde entier. Dans un grand arbre, deux cages en bois pendaient aux branches. A l’intérieur, on pouvait reconnaître deux hyènes.

Toutes deux tentaient désespérément de se boucher les oreilles tandis qu’une vingtaine de singes et de hyènes, au sol et dans les branches, les imitaient, et riaient à n’en plus pouvoir.

 

Jungle Hebdo

Publié dans Nouvelles Absurdes

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