Ne me "kit" pas

Publié le par Gaspard Fenicottero

 

          Il commence à s’énerver. De toute façon, c’est toujours au même moment qu’arrivent ces merdes. Il a monté la mauvaise planche sur la mauvaise planchette, et le gond ne sert donc à rien. Tentant de ne pas penser au temps qu’il a déjà perdu à tout monter, il re-dévisse les premières planches. Malgré son calme, il ne peut s’empêcher d’insulter en silence la génitrice de l’inventeur des constructions en kit.

 

Deux heures plus tard, la sueur au front et les nerfs prêts à lâcher, il s’ouvre une bière en contemplant son œuvre. Il manque encore tout l’habillage intérieur, mais il peut être fier de lui : il a construit son cercueil en kit.

            Bien sûr qu’il aurait préféré en acheter un tout fait en suivant la méthode classique du recours aux pompes funèbres, mais ça coute trois mille balles de se faire enterrer avec un cercueil traditionnel. Heureusement qu’en 2015, on peut tout trouver en ligne et à prix cassé. Il avait hésité un peu entre deux coloris de bois, mais il avait finalement penché pour une imitation bouleau clair, parce que c’est plus joyeux.

           

            Il n’est pas radin, mais trois mille balles pour une caisse en bois sans avoir le temps de crâner comme on le fait avec une nouvelle bibliothèque ou une table de chevet, il trouve ça un peu fort. Il n’a même pas eu assez d’argent pour refaire la peinture dans le salon alors qu’elle tombe en lambeaux. Alors trois mille balle pour une bière… Il finit celle qu’il a dans la main et ouvre le dernier carton, qui contient le stricte minimum pour décorer une dernière demeure. Matelas à la taille et à la forme du « sommier », oreiller avec frou-frous et guirlandes blanche pour coller sur les bords.

 

            Il monte ensuite dans son vaisseau pour nul part, et va s’y allonger quand sonne la porte. Même pas le temps d’essayer, voilà déjà les livreurs qui reviennent. Pour réduire les frais, le client n’a pas plus de six heures pour construire son bordel avant qu’ils ne reviennent. Il leur ouvre la porte, les salut de la tête, et les guide jusqu’au salon. Les livreurs charge le camion, puis lui refusent le droit de s’y allonger pour faire passer le temps. Tassé et un peu mal à l’aise, il fait donc le trajet à l’avant de la camionnette de location entre les deux employés. Il aurait aimé avoir le temps de réfléchir à sa vie, de se poser des questions existentielles, mais le son de la radio et l’air antipathique de ses conducteurs le déconcentrent. De toute façon, une fois quitté le périphérique vers la Zone Industriel d’Ankou ils seront arrivés.

           

L’entrée ressemble à s’y méprendre à une usine textile, et les portes en fer s’ouvrent lorsque le conducteur présente sa carte. Une fois le camion garé et le cercueil posé au sol, on le guide vers un petit bureau préfabriqué. De la chaise où il attend qu’on s’occupe de lui, il voit parfaitement le grand hangar. Face à lui une dizaine d’étagères en fer blanc, montant sur une quinzaine de mètre, sont rangées sur un sol en terre battue. Plus loin, une énorme machine semble reprendre son souffle devant la profonde tranchée qu’elle vient de creuser.

Interrompant ses pensées, un homme en tenue d’agent immobilier prend la parole en entrant dans le bureau.

 

"  Alors comme vous l’avez compris les deux dernières phases du protocole sont très simples : on stock sur les étagères, et quand il n’y a plus de place on les range là-bas dans la tranchée, puis on remplie une nouvelle étagère.

 - Et l’étagère aussi vous l’enterrez ? Ou vous la ressortez ?

 - Bonne remarque : une fois l’étagère introduite en entier dans la tranchée, on actionne un système tout simple, et chaque étage se vide sur celui d’en dessous, jusqu’à atteindre la terre ferme. Puis avant de recouvrir on retire l’étagère pour la réutiliser plus tard.

 - C’est quand même bien pensé.

 - Merci. Bien sur, tout est automatisé, on a pas plus de dix employés pour faire tourner la boite. Impressionnant, non ? Vous savez, pour garantir des prix aussi compétitifs, on est obligés de se creuser la tête… Et donc la terre, sans mauvais jeu de mot.

 - C’est un mauvais jeu de mot.

 - Oui. Alors voilà les derniers détails à régler : au moment de la mise en bière, si vous le voulez, on peut vous mettre un enregistrement du Notre-Père, une sourate du Coran ou un passage de la Thora.

 - Ça dépend un peu du prix, j’imagine que c’est en option ?

 - Tout-à-fait. Pour 29,90€ on vous met l’enregistrement religieux et une croix autocollante sur le couvercle. Egalement déclinable en croissant de lune ou étoile de David, bien sûr."

 

Un instant, il hésite entre ses souvenirs de catéchisme et ses principes financiers. Mais considérant qu’il est un peu tard pour jouer les bigots, il décline l’offre, signe les derniers papiers et se dirige vers la salle de départ.

 

Au bout d’un petit couloir blanc, il trouve trois autres personnes qui attendent leur tour. A peine a-t-il prit place que la porte du fond s’ouvre, et qu’une voix automatique annonce qu’ils doivent entrer et prendre place. Pour une fois, il ne traine pas deux plombes dans la salle d’attente.

Il entre dans une grande salle aux murs en béton nu, et se dirige vers son cercueil, qu’il reconnait grâce à la teinte imitation bouleau clair. Il note le numéro qu’on lui a attribué sur la feuille de dépôt collé au couvercle, dépose le stylo au sol, et grimpe sur le tapis roulant où reposent les quatre cercueils en kit.

 

Il s’allonge dans le sien sans un regard pour les autres clients, et claque le couvercle.

 

Ne me "kit" pas

Publié dans Nouvelles Absurdes

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Commenter cet article

BettyB. 02/02/2015 10:14

Très bon, très très bon
sérénade au coeur du bois,
absurde écharde, avec soi
seul avec soi
merci G