Sérénade pour une boîte d'allumettes

Publié le par Gaspard Fenicottero

Sérénade pour une boîte d'allumettes

Mon proprio est un cave du genre pas bien fini, un glandut dont la caboche carbure comme un vieux brélon Peugeot de campagne. C’est pas mon genre de tortiller du cul pour chier droit alors je vais vous le dire, mon patron, c’est un con. Et un con en bout de course, avec l’avenir dans les chaussettes, et les chaussettes dans la merde, c’est pas beau à voir.

Ça a commencé à partir en Chupa-Chups quand l’homo sapiens s’est cru malin comme un singe, et que pour se refaire il a choisi de braquer une tireuse à biftons. Vous me direz, il a cherché la complication, et moi je vous dirai que vous n’avez rien à dire, et que vous allez me faire le plaisir de continuer à lire sans moufter, parce que c’est moi que j’cause, et que la moindre des choses quand un gus parle, c’est de le laisser bafouiller jusqu’à la fin sans lui pomper le mou avec des réflexions philosophiques.

Mais je vous accorde un point : j’ai commencé à jacter sans vous décliner mon identité, et ça c’est du genre malpropre, alors laissez-moi me rattraper. Je suis Al Humet, un paquet d’allumettes première qualidad, avec grattoir extérieur rouge clair, et le blase du rade où on m’a mis en libre service gravé sur la face : le San Antonio.  C’est pas pour faire le reluisant, mais quand on gratte sur ma bordure la tronche d’une des copines que je loge, j’enflamme la foule fissa fissa. En plusieurs jours de carrière, pas une seule fois j’ai merdé, et môssieur mon propriétaire a pu s’allumer toutes les blondes qu’il désirait sans s’y prendre à deux fois ou se cramer les doigts. Bref, je suis le caviar de la gratteuse phosphoré.

Maintenant je reprends pour les bouquineurs qui ont un minimum de tolérance et de curiosité sous la casquette. Et qui ne vont pas nous bassiner à dire qu’une boite d’allumanche, ça peut pas causer. Les autres, vous pouvez toujours aller faire un tour chez les athéniens voir si leurs mœurs vous conviennent.  

Donc le Jo-jo qui m’a choppé sur le zinc du San Antonio, a décidé de faire une croix sur sa vie de petit ouvrier pour s’élancer dans le grand monde, objectif champ’ et louloutte à flot, caviar et bicoque sur la côte. Pour ce faire, cézigue s’est gavé de péloche de braquage et compagnie et a investi dans une tire cinq étoiles, avec traction avant et tout le bordel. Alliant son cul-i de moule à son savoir faire de maçon, il a garé sa carriole devant une agence Béhainepé. Ensuite, il a accroché une chaine au cracheur de biftons, et a fixé la chaine à sa caisse. Je peux vous dire qu’à ce moment là, je commençais déjà à bien me fendre la gueule, et je remerciai mon étoile qui m’avait mis dans sa poche plutôt que dans celle d’un collecteur des impôts. Niveau spectacle, j’allais pas tarder à en avoir pour mon oseille.

            Une fois le matos arrimé, il s’est remis au guidon. Et là, les muses de la merde se sont penchées sur lui. Et le show a commencé. Il n’avait pas passé la première qu’un bahut de la maréchaussée s’est radiné à l’angle de la rue. La tronche du filou quand il a compris qu’il allait se faire coffrer avant même d’avoir commis le moindre larcin...

Ni une ni deux, ni trois ni quatre, il a écrasé l’accélérateur de son bijou, et a foncé droit devant, avec la ferme intention de se barrer devant les chtards, en tirant la tirette. Sauf que le citoyen, qu’est quand même à peu près aussi vif qu’un merlan sur le Vieux Port en fin de matinée, n’avait pas pensé qu’au bras de fer entre sa Cadillac et la finance, ça pouvait bien être l’autre qui l’emportait. Et ça a pas raté : le v’là qui s’élance sur le boulevard à fond les ballons, en laissant derrière lui le butin, la chaine, et le pare-choc arrière de sa bagnole flambant neuve. Oh putain mes amis, sur le coup j’ai cru que j’allais me trouver mal tellement je me bidonnais au fond de sa poche.

            Donc le tableau est celui-là : un clampin qui fonce à toute berzingue avec l’arrière-train de la voiture défoncé et une caisse de keuf qui lui renifle déjà le postérieur. Mais le même-pas-braqueur n’est pas exactement assis sur un tricycle, et les centaines de bourrins qu’il a sous le capot hennissent, et la tire de marque Renault payée par le contribuable a vite fait de se faire distancer. Il est peut être pas bien cuit le loustique, mais niveau pilotage, on peut dire qu’il se la raconte. Virage pif-paf et tout le merdier, en moins de temps qu’il en faut à un précoce pour conclure, il était hors de la ville, sans la moindre trace de flicaille dans le rétro.

     

Z’imaginez bien que de leur côté, les gens d’armes n’avaient pas laissé tomber le boxon, et la description du bolide sans cul était déjà dans tous les paniers à salade de la région, prêts à assaisonner le fugitif. Fumant sa clope sans diminuer l’allure, il doit se dire qu’il s’est bien mis dans la merde. Les schmidts ont vu sa tronche, sa caisse, et le procureur a déjà un flagrant délit dans le dossier. Au lieu de sortir directe le drapeau blanc, ce ramollit du carburateur continue sa fuite. S’il avait un minimum capté les movies qu’il s’est farci les dernières semaines, il aurait peut-être compris que dans une course poursuite, à la fin, c’est les képis qui gagnent. Mais les cons ça réfléchit pas, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Z’avez qu’à demander au premier député frontiste que vous croiserez, il comprendra pas la question.

            Mais quand même, il a bien retenu un truc des péloches qu’il s’est farci, c’est qu’à priori, vaut mieux changer d’attelage si on ne veut pas se faire dessouder par le premier condé venu. Avisant une bicoque avec bagnole sur le bord de la route, il freine un grand coup, et avec la précision d’un avion se chasse, vient se garer devant les tibias du tôlier qui s’apprêtait à partir au turbin. Monté sur ressors, mon petit gangster saute de son siège, et gueule au gars d’y filer les clefs. Le mec le toise un instant, et ne semblant pas vraiment disposé à lâcher son auto au premier mec venu, lui envoie une mornifle en pleine tronche. L’agresseur tremble sur ses pieds, et a vite la gueule en sang. Il est pas tombé sur le bon pigeon. L’agressé continue d’avancer, et lui envoie un deuxième bourre-pif, du genre solide.

            Le voleur raté va se déclarer K-O quand il parvient enfin à dégainer son arme, un taser acheté au marché de Saint-Ferrand. Il arrive à le foutre dans le cou du buffle, et envoie la sauce. Le boxeur tombe à genoux sans le quitter des yeux. Foudroyé, mais toujours haineux.

Se remettant de ses émotions et de ses gnons dans la gueule, le maçon chope les clefs de la tire en tremblant, et on monte, lui zé moi, dans notre nouvelle carriole. Niveau puissance, on a perdu au change, mais au moins les cognes auront plus de mal à nous identifier. Enfin je dis nous, mais m’est avis que c’est surtout mon copain qu’ils recherchent, personne ne se méfie d’une bonne vieille boite d’allumette !

            Gagner du temps ? Tu parles, en moins d’une demi heure, l’électrocuté a repris conscience, et a passé un coup de tube aux argousins pour signaler qu’on y a tiré sa bagnole. Et les mecs font le rapprochement.

  Donc primo, il est à nouveau dans le cambouis, et deuxio, sa nouvelle bagnole est presque à sec. Sentant qu’il va se retrouver marron avec le réservoir vide en pleine campagne, il avise la première station pétrole, et se jette sur la trompe à mazoute.

La capuche sur la tronche, il pense passer inaperçu, mais le mécano a dût recevoir un coup de fil des poulets, parce il le regarde de travers, pis décroche son combiné. Mais le voleur de voiture n’a pas flairé l’embrouille, et il a les yeux qui font la rumba pour voir s’il n’y aurait pas de la flicaille prête à radiner.

 

Et c’est là que ça devient juteux. Au moment où il s’apprête à se rassoir au volant avec la ferme intention de s’barrer sans payer la carbure (faudrait pas déconner), une caisse de barbouze s’engage dans la station, et viens se garer en travers de la sortie, à vingt mètres de là. Un court instant, j’imagine mon loulou entre train de prier pour qu’ils ne soient pas là pour lui. Sois pas godiche, mon pote, ils savent bien qui t’es…

Les uniformes s’éjectent en une seconde, calibres dans la pogne. Mon gars se met à gueuler qu’il a pas d’arme, mais qu’ils peuvent quand même tous aller avec les lecteurs sceptique faire un tour chez les grecs. La pompe toujours activée, il lève une main en l’air, pendant qu’il me choppe au fond de sa poche avec la seconde. M’est avis qu’il a une idée dans la caboche, et m’est aussi avis que la pauvre doit se sentir toute seule dans cette grande boite vide où ça flaire la bêtise crasse et le mauvais pinard.

            Il lève la deuxième paluche, avec moi-même dedans, une allumette collée au grattoir. Un des cognes, le plus courageux et le plus benêt, s’approche doucement, en y disant qu’il a pas intérêt à jouer au con. Mais  ce que la flicaille ne sait pas, c’est que mon nouveau copain, lui, ne joue pas au con. Et qu’il a pas envie d’aller bouffer au self du pénitencier pendant dix berges.

          Quand le flic n’est plus qu’à quelques mètres du truand, ce dernier passe à l’acte. Avec une rapidité plutôt surprenante pour un mec dont les neurones jouent à cache-cache, il laisse retomber ses bras et choppe le tuyau qu’il braque vers le flic, le tout accompagné d’un joli gratté-jeté d’allumette. Il voudrait faire rôtir le poulet, seulement la flamme n’est pas assez longue, et en se jetant en arrière, le keuf n’a même pas si chaud que ça.  Et il envoie un pruneau dans l’épaule du pyromane.

Pas immobilisé pour autant, le gus essaie quand même de se barrer à l’anglaise, en faisant demi tour pour détaler. Pendant trois grands pas, je me dis qu’il va peut être arriver à s’escamoter. Mais c’est sans compter qu’il n’a pas pensé à lâcher la pompe, et quand le tuyau à carburant se bloque, il repart en arrière avec force et va s’éclater le portrait contre le sol, un lance flamme dans la main.

 

Moi, je suis resté par terre, à côté de son carrosse, et je me gondole à en crever tandis que les gonzes en uniformes y collent des mandales avant de le jeter dans le coffre de leur bahut.

J’vais vous dire, moi, j’ai quand même eu le temps de l’apprécier mon petit chouraveur débutant, et ça m’fait d’la peine de savoir qu’à partir d’aujourd’hui, il utilisera des allumettes low-cost dans une tôle de France. Y’a plus de respect pour les belles choses.

 

Publié dans Exercice de style

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