Whisky-Cocard

Publié le par Gaspard Fenicottero

Whisky-Cocard

Michel, dit « Mickey » par ses collègues, n’était pas un Mickey. Ancien champion poids lourds de boxe amateur, expert dans la fracture et le coup de tête bien placé, il n’avait jamais gravit les échelons de la police Chicago. Il était conscient d’être le cliché de sa profession, mais dans le métier, on aime bien les clichés, du moment qu’ils ne sortent pas sur les torches-culs de la presse à sensation. Mickey avait servi à faire parler ceux qui fermaient un peu trop leurs gueules, et quand il entrait dans une salle d’interrogatoire, les vrais caïds se changeaient en kleps obéissants. Il avait sa réputation, et certains tolards portaient encore les traces de leur manque de collaboration.

Mais ce soir, Mickey n’était pas le père fouettard des braqueurs et autres mafieux, il n’était qu’un pauvre type à la sale gueule assis au bar, prêt à passer une soirée whisky-cocard. Le soir de l’anniversaire de ses quarante-deux ans, il était seul dans un troquet, et personne ne l’attendait à la maison pour lui faire un anniversaire « surprise ». Ça faisait des berges que sa femme s’était fait la malle avec un autre mâle, qui avait le mérite d’un peu moins lui cogner dessus. Au fond, il ne lui en voulait même pas. Bien sûr qu’il avait retrouvé le fils de putain qui baisait sa femme, mais une fois les molaires de l’amant plantées dans l’accoudoir d’un canapé, il avait disparu, et laissé les deux tourtereaux profiter de leur nouvelle vie et de leur mutuelle dentaire.

Depuis, à part les gonzesses qu’il ramenait de temps en temps dans la piaule glaucasse où il logeait, Mickey était seul. Il n’avait même pas prévenu les quelques collègues de travail qu’il pouvait encore supporter, parce qu’il en avait peut être plus grand chose à foutre qu’on fête la venue sur terre du plus dépressif des flics de Chicago. Au troisième whisky, il sentit qu’il s’animait, et en commanda un quatrième avant de scruter les clients du bar. Mickey savait par expérience que pour certains coqs qui écumaient les gargotes, un regard un peu soutenu suffisait à provoquer une baston qui lui servirait de gâteau d’anniversaire.

On lui apporta son whisky tandis qu’il tentait de provoquer n’importe qui du regard. Le patron lui demanda de rester calme, et de ne pas faire encore du grabuge dans son bar. Le regard qu’il reçut en réponse lui fit abandonner toute velléité pacificatrice. Ayant l’air d’en avoir pas grand chose à foutre, il retourna à ses verres et ses torchons. Mickey avala son whisky d’une traite, puis décida de sortir fumer une clope devant le saloon, en pestant au passage sur les nouvelles lois anti-tabac.

Il faisait  froid dans la rue, et pas grand monde ne se promenait à cette heure-là. Mickey ne s’en faisait pas pour sa sécurité, mais il portait toujours son arme de service et un poing américain, au cas où un gus qu’il avait dérouillé au commissariat voulait jouer un deuxième round hors ring. Ponçant sa clope, il observa autour de lui, espérant peut être apercevoir une bande prête à en découdre. Mais de nos jours, même les gangsters ne sortent pas quand le mercure se pèle les bonbons. Déçu, il jeta sa clope au sol, et la regarda rouler dans le caniveau.

Une heure et une bouteille de whisky plus tard, l’officier à l’haleine lourde sortait à nouveau pour s’en griller une, de plus en plus ivre et déçu par sa soirée d’anniversaire. De toute façon, il n’en avait rien à foutre, il ne voulait voir personne, à part peut être Wolski, le polak de la Crim’ avec qui il sortait parfois pour picoler. Mais le polak  était avec sa blonde et ses chiards, et avait décliné l’invitation de Mickey.

La porte du bar s’ouvrit, et les derniers clients quittèrent les lieux. Mickey allait rentrer pour récupérer sa veste quand un détail attira son attention. Dans l’une des voitures garées en face du bar, il avait cru voir un homme se baisser pour pas qu’il ne le voit. Un mec en planque ? Un tueur envoyé par les ritals du cas Mostralini ? Un tueur de flic ? Ou le nouveau jules de sa femme qui venait régler les contes ? Non, ça n’avait aucun sens, les ritals s’en foutaient de lui, et l’amant de sa femme était devenu son mari il y a bien trop longtemps.

Tu flippes Mickey, c’est la bouteille qui te rend parano, tes collègues te l’ont déjà dit. Par acquis de conscience, il jeta un dernier regard vers la voiture, et rentra dans le bar. Le patron avait déjà commencé à empiler les chaises. Mickey saisit son manteau et l’enfila en silence, tanguant lentement entre bourbon et parano. Alors qu’il allait grommeler un « salut » au patron, celui-ci lui proposa de boire un dernier verre, offert par la maison. Peu habitué à ce genre de politesse, Mickey le regarda d’abord en silence, puis accepta en ricanant. Pour une fois qu’on le retenait dans un rade, il n’allait pas non plus se faire prier.

Son verre servit, il poussa la chance plus loin en demandant s’il pouvait aussi s’en griller une inside  vu que les clients s’étaient barrés. Le patron, mût par un étonnant élan de  bonté, lui offrit même de la lui allumer. Une seconde avant que la porte ne s’ouvre, Mickey eut le temps de penser que si sa parano l’emportait, il aurait pu croire qu’on lui accordait les dernières faveurs d’un condamné à mort.

Quand la porte s’ouvrit, il comprit que la soirée allait tourner au vinaigre, mais il ne se retourna pas, se contentant de glisser sa main dans son poing américain. Il sentit une main se poser sur son dos, tandis que quelqu’un verrouillait l’entrée.

Mickey se retourna à toute vitesse, et arracha la mâchoire de l’agresseur d’un violent uppercut au gout de métal. Fou de rage il se jeta ensuite sur les trois autres hommes qui n’avaient pas encore eu le temps de comprendre ce qui se passait. L’un deux entrouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de dire un mot que déjà l’ancien boxeur était sur lui, une bouteille à la main. Mickey le frappa de toutes ses forces au visage et planta le reste de bouteille brisée dans le ventre du troisième pèlerin qui avait tenté de défendre son collègue. Les yeux embués d’adrénaline et de rage, Mickey sortit son arme et vida son chargeur sur le dernier homme, resté près de la porte.

C’est à ce moment là que le combattant au visage ensanglanté parvint à articuler une phrase. « Bon anniversaire, Mickey… ». Mickey lui jeta un regard rageur, et reconnut le polak et trois autres collègues. Derrière lui, le patron laissa tomber le gâteau recouvert de bougies qu’il était allé chercher en cuisine.

Merde, il l’avait eut son anniversaire surprise.

Publié dans Exercice de style

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