L'évasion dans le sang

Publié le par Fenicottero

Oh putain ça y est, je peux plus rien retenir. J’ai mollement essayé de m’accrocher aux parois, mais quand c’est parti, c’est parti. Et puis vas essayer d’agripper quelque chose quand tout autour de toi est gluant et dégoulinant, et qu’en plus on te pousse au cul pour que tu sortes.

Ça s’est resserré sévère, puis j’ai enfin vu la lumière, et ça m’a pas vraiment soulagé. Je me doutais que la suite n’allait pas être des plus jouasses, et qu’il allait falloir jouer des coudes pour me barrer en douceur.

La première chose que j’ai vue, ça a été une bande de guignolos qui me regardaient de bien trop près, et la première odeur que j’ai sentie a bien faillit me faire gerber. Sympa l’arrivée. Puis on m’a choppé, manipulé et tapé dessus jusqu’à ce que je me mette à gueuler pour qu’on me foute la paix. Mais non, dès que j’ai commencé à brailler ça a eu l’air de les encourager et ils ont fait encore plus de bruit que moi, l’air bien content, et m’ont foutu de la flotte partout sur la gueule. Ils commençaient à me les chauffer sérieuse, et comme si ça suffisait pas, un des gars s’est approché de moi avec des ciseaux et j’ai bien cru qu’il allait me planter direct, devant tout le monde.

Il a tranché un tube qui me sortait du bide et que je n’avais pas remarqué, et m’a plaqué sur les nibards d’une gonzesse. J’avoue que ça m’a plutôt excité, même si elle avait une sale gueule, et qu’elle transpirait à grosses gouttes. Elle était tellement rouge que je me suis dit qu’elle allait me claquer entre les mains. Et pourtant elle souriait bêtement en me regardant. J’avais entr’ouvert un œil, mais en la voyant me reluquer comme si j’étais une montre en or, j’ai bien fermé les yeux en même temps que ma gueule.

            Ça ne faisait pas cinq minutes que j’étais calé sur la bonne-femme qu’on m’a à nouveau soulevé sans me demander mon avis, et qu’un gros mec tout aussi benêt m’a pris dans ses bras, et a commencé à me chialer dessus. J’ai voulu lui coller ma main dans la gueule pour lui apprendre à chougner comme une gamine, mais je me suis dit qu’ils allaient certainement encore plus m’emmerder. Alors je l’ai laissé sangloter, en attendant qu’on me re-balance autre part, le plus loin possible de la Transpirante et du Chialeur.

           

            Un très long moment plus tard, on m’a enfin foutu la paix, et les gens ont un peu arrêté de me tripoter et de me zieuter. J’étais sur le dos dans une espèce de saladier en verre, moins bien que ma dernière planque, mais au moins j’avais chaud et j’ai senti que j’allais piquer un petit roupillon. Je me suis laissé aller, mais en ne dormant que d’un œil, vu que je faisais moyen confiance aux tôliers.

Quand je me suis réveillé, il y avait plein de tronches autour de moi, qui me regardaient tous avec des sourires de vendeurs de dentifrice, si bien que j’ai immédiatement refermé mes mirettes, histoire de ne pas les encourager. Fallait absolument que j’arrive à me tirer d’ici, ça devenait pesant.

 

            L’occasion s’est présentée plus tard, quand tout le monde s’était barré et que la Transpirante pionçait. Je me suis redressé, et j’ai observé autour de moi histoire d’être sûr qu’on n’allait pas me mettre le grappin dessus. Voyant que le chemin était libre, j’ai passé une guibole par dessus le rebord de mon padoque, puis l’autre, et je me suis laissé pendre du bout des bras. Ciao les gars ! N’ayant pas les biceps au sommet de leur forme, j’ai pas tenu plus d’une seconde avant de me gaufrer au sol, en me faisant mal à la cheville gauche. Mais la soif de liberté, ça coupe la douleur, et j’étais décidé à me faire la malle dar-dar. Sauf que la lourde était fermée. J’ai donc traversé la pièce en boitillant un peu, et j’ai grimpé sur un siège pour mater par la fenêtre. Coup de bol, on était au rez-de-chaussée !

 

J’ai grimpé sur le radiateur puis sur le rebord de la fenêtre, et j’ai tenté de l’ouvrir. Mais une fois de plus, ils avaient tout prévu, et impossible de la faire bouger. Ne perdant pas espoir pour autant, j’ai longé le rebord jusqu’à trouver un petit levier et j’ai glissé deux de mes doigts dans la fente, en pesant de tout mon poids dessus. Dans un « clic », le bouton a bougé, et j’ai retenté de faire glisser la fenêtre. Bingo ! Jetant un regard à mes pieds, j’ai vu que je me trouvais à quelques centimètres d’une haie de plantes, et à un peu plus d’un mètre du sol. J’allais m’élancer quand derrière moi j’ai entendu un cri qui m’a glacé le sang. La Transpirante s’était réveillée, et elle secouait ma boite en plastique en hurlant. J’ai essayé de me reconcentrer sur mon objectif, mais en me retournant à nouveau, mon pied gauche a glissé dans le vide, immédiatement suivit par le droit, et je me suis vautré dans le buisson, me griffant de partout, jusqu’à enfin tomber sur le sol, en me refaisant mal à la même cheville. Ma soif de liberté commençait à perdre la lutte contre la douleur. Mais plutôt crever que de retourner dans la taule que je venais de quitter.

Sentant bien qu’on n’allait pas tarder à remarquer la fenêtre ouverte, je me suis taillé fissa à travers la pelouse. Quelques mètres plus loin j’ai trouvé une route, et j’ai décidé de ne pas faire du stop, histoire de passer inaperçu.

 

Avisant un ruisseau en contre-bas de la route, je me suis laissé glisser dans l’herbe mouillée, et profitant de l’obscurité, j’ai remonté le cours du ruisseau en marchant au bord. Je mettais un temps fou à me déplacer et je n’avais aucune idée de l’endroit où j’allais, mais quelque chose au fond de moi me disait que si je remontai la flotte, je finirai par me retrouver en montagne, où je pourrai me planquer le temps qu’ils arrêtent de me chercher.

La nuit se faisait de plus en plus claire, ce qui n’était pas un mal, parce que le petit pyjama que je portais n’était quand même pas bien chaud, et j’espérais pouvoir me réchauffer avec le soleil. Seulement, la fin de la nuit voulait aussi dire qu’il serait vachement plus facile pour eux de me repérer. Et puis je commençais déjà à être crevé, et il fallait que je trouve un endroit pour me planquer pour faire une pause. Et aussi pour essayer de réfléchir à la façon dont je m’étais retrouvé dans cette merde.

 

 

J’avais passé presque toute la journée à dormir comme un bébé dans un petit tube en béton au bord du ruisseau, et quand j’ai ouvert les yeux, il me semblait que les choses me revenaient peu à peu. Des trucs du long moment que j’avais passé, à moitié shooté, à tremper dans de la flotte bien chaude avant que la baignoire se vide et qu’on me foute dehors. En reprenant mon chemin, j’ai bien fait gaffe à ce que personne ne me voit, et j’ai continué à remonter la rivière, à défaut d’avoir un meilleur plan. Je commençais à avoir la dalle, mais je me suis dit qu’il fallait que je tienne si je ne voulais pas me faire gauler. J’avais bien trouvé un reste de sandwich qui avait l’air tout à fait bouffable, mais quand j’avais essayé de le manger, je n’y étais pas arrivé à cause du fait que j’avais pas de dents, et les seules miettes qui étaient enfin descendues dans mon gosier étaient aussitôt ressorties dans un vomi blanchâtre ignoble qui me collait au pyjama.

 

C’est avec ce vomi que j’ai eu mon premier flash. Il y a longtemps, très longtemps, j’avais été dans la même situation, et je me souviens de me retourner tout le temps, avec une peur terrible au bide. A l’époque je portais déjà des habits trop légers pour la saison, et je courrais à toute vitesse. Je me souvenais aussi qu’au loin on entendait des sirènes de flic, et que ça devait être eux que je fuyais. Sans m’arrêter de courir, je m’étais mis à gerber, et comme aujourd’hui, j’avais remarqué que je m’en foutais plein les fringues.

 

Je commençais à avoir mal aux pieds, et le bord de la rivière était plein de trucs pointus qui me laceraient les pieds à travers les petits chaussons ridicules que je portais. Concentré sur mon seul souvenir sans pour autant ralentir ma marche, j’essayais de trouver ce qu’il s’était passé avant et après. Alors que je passais sous un pont qui puait la pisse, un élément m’a percuté le ciboulot, et je me suis arrêté, les bras ballants. Dans mon souvenir, je voyais tout différemment, d’un autre point de vue. Et là, ça à fait « boum » dans ma tête et j’ai compris. Je voyais différemment parce qu’à l’époque de mon souvenir, je ne faisais pas quatre kilos et quarante centimètres de haut. A l’époque, j’étais aussi grand et lourd que les connards qui m’avait tripoté la veille. Et là, tout m’est revenu d’un coup.

 

Je m’étais déjà fait la malle d’un lieu où on voulait que je reste, et il me semblait maintenant que j’avais fait ça toute ma vie. J’ai posé mon cul par terre, sous le pont, et j’ai fermé les yeux pour laisser tout remonter, et je me suis engouffré dans mes souvenirs. Peu à peu, des éléments ce sont liés les uns et aux autres, jusqu’à ce que d’un coup tout me revienne.

 

Le ruisseau où je me souvenais avoir couru était celui qui passait à moins d’un kilomètre de la prison dont je m’étais barré. Enfermé pour je ne sais quelle raison, j’avais passé des mois à préparer mon évasion. Ce n’était pas la première fois que je m’évadais, et j’étais du genre balaise dans le domaine. L’occasion s’était enfin présentée, et je m’étais fait la belle. Malgré les klebs et les hélicoptères, les flics et les matons n’avaient pas réussit à me mettre la main dessus, et j’avais pu me barrer du coin, roulant comme un dingue au volant d’une tire que j’avais piqué à une grand-mère qui faisait le plein à une station essence. J’avais roulé comme ça pendant des heures, baignant dans mon vomi mais quand même content. Puis, à bout de force, j’avais garé la caisse dans une forêt au bord d’une petite route et je m’étais endormi comme une masse, incapable de m’éloigner de la voiture, les mains encore sur le volant.

 

Un bruit m’a sorti de mes souvenirs, et j’ai jeté un coup d’œil aux alentours. Rien à signaler, et après avoir vérifié que j’étais bien à l’abris des regards sous mon pont, je me suis reconcentré sur mon passé et sur la voiture où je m’étais endormi.

 

C’est une voix qui m’avait réveillé. En ouvrant les yeux, j’avais compris que j’étais cuit. Des flics en uniforme me braquaient leurs flingues sur la gueule, et un connard en manteau long me hurlait de descendre du véhicule les mains en l’air. Je me rappelle d’être resté immobile comme ça un long moment, incapable de penser à autre chose qu’à me barrer. Mais je ne pouvais pas, ils étaient tout autour de moi, et ils avaient garé un de leurs 4x4 militaire juste derrière moi, me bloquant le passage. Je devais bien leur avoir foutu les glandes en me barrant, parce qu’ils avaient sorti le grand jeu. Mais j’avais vraiment été con de m’endormir comme ça.

J’étais bien dans la merde, et je me souvenais m’être dit que je ne me laisserai plus renfermer. Je n’avais qu’une seule solution, qui était loin d’être la meilleure. Il fallait que j’essaye de foncer tout droit, en écrasant deux-trois condés pour espérer passer à travers la forêt. J’arriverai peut être à rejoindre une autre route plus bas. Dans mon rétroviseur, j’ai vu un flic s’approcher et mettre une main sur la poignée de la caisse. En un éclair, j’ai fait tourner la clef, et le moteur a démarré. Mais avant que je n’ai pu avancer d’un mètre les deux gendarmes qui me barraient le passage m’ont plombé la gueule.

 

La fin de ce souvenir m’a fait pousser un cri et ouvrir les yeux d’un coup. J’ai dû cligner des yeux deux ou trois fois pour faire le point autour de moi. J’étais toujours sous le pont, assis contre le pilier en béton. Autour de moi, cinq flics se rapprochaient en m’éblouissant avec leurs lampes. Ce coup là ils ne me braquaient pas avec leurs armes. J’ai tenté de me lever discretos pour me barrer, mais l’un d’eux m’a attrapé dans ses bras, et m’a enveloppé dans une couverture. Il m’a ramené au bord de la route au dessus du ruisseau, et je n’ai même pas essayé de me débattre, parce que je sentais bien que je ne faisais pas le poids. Puis quelqu’un a ouvert la porte d’un fourgon. Le Chialeur et la Transpirante étaient là, et ils ont poussé un cri de joie en me voyant. Le flic m’a posé dans les bras de ma mère, et je l’ai entendu dire qu’ils retrouveraient le ravisseur, mais que c’était déjà une chance incroyable de m’avoir retrouvé si vite et si proche de la maternité. J’avais pas dû marcher tant que ça en fin de compte.

Ma mère m’a prit dans les bras en tremblant, et mon père a remercié le flic entre deux sanglots. Puis le fourgon a démarré, et mes parents m’ont écrasé entre eux, m’étouffant de leurs bisous dégoulinants.  

 

Ah les gros cons. A la première occasion, je me casse.

 

L'évasion dans le sang

Publié dans Nouvelles Absurdes

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