Menu complet

Publié le par Gaspard Fenicottero

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            J’ai craqué, j’avoue. Après deux heures de routes, la perspective de devoir faire des courses et de cuisiner toute seule dans mon petit studio où personne ne m’attend ne m’a pas vraiment excitée. Alors, oui j’ai craqué, et j’ai pris la sortie du rond-point qui mène au MacDrive. Je m’étais juré de ne plus y retourner, de penser à ma ligne et à mon portefeuille, mais là, franchement, j’m’en fous un peu.

Je me suis engagée dans l’allée et j’ai roulé jusqu’au grand tube de métal gris qui sert d’interlocuteur, où j’ai passé ma commande. Déjà, une voiture venait se placer derrière la mienne, et je me dirigeai au guichet de paiement.

 

            La petite Twingo de la cliente s’est approchée, et j’ai senti comme une tension au creux de mon estomac de vendeur de merde à emporter. A sa voix, j’avais tout de suite sût qu’elle serait belle et bonne. Ya des voix comme ça, qui on le gout des lèvres dont elles sortent. Quand sa vitre s’est baissée, j’ai vu ses yeux fatigués, ses lèvres à croquer et je suis resté bouche-bé, comme un con. Je n’arrivai pas à dire ma phrase, que je répète pourtant depuis neuf mois, cent fois par jour et six jours par semaine.

 

            Putain, lui il en tient une couche. Il me regarde comme s’il avait vu Angelina Jolie, et je sens qu’un filet de bave va pas tarder à couler de ses lèvres. A une autre heure, et sans son uniforme pourrit, ça aurait pu être flatteur, mais là je veux juste mon menu, pour aller le manger seule avec ma mauvaise conscience et un épisode de The Hundred. Il n’a pas l’intention de me demander mon argent, mais je connais la routine et prends donc l’initiative et mon sac sur le siège passager.

 

            Heureusement qu’elle a bougé pour attraper son sac, parce que sans ça je pense que je serai resté bloqué jusqu’à la fin de mon service. Une fille comme ça, moi, ça me bloque. Relançant péniblement la machine interne, j’ai enfin pu lui demander de régler la somme de 11,80€, lui ai demandé si elle était au courant des dernières offres exclusives. Sans me regarder, tout en continuant à fouiller dans son sac, elle m’a répondu qu’elle n’était pas intéressée.

 

            Putain, c’est impossible, je ne trouve pas mon portefeuille. J’ai bien payé l’autoroute pourtant, il est forcement quelque part. Je retourne mon sac et le fouille. Pas la moindre trace de ma thune, l’angoisse. Je regarde dans le vide poche, rien. Je ne l’aurai quand même pas perdu en allant aux chiottes à la sortie de l’autoroute ? Journée de merde, portefeuille de merde, tout de merde. Je suis bonne pour me aller faire un tour à Carrefour. Non, sans argent, je suis même bonne pour manger des pâtes à rien. S’il y en reste à la maison.

 

            Je sens qu’elle ne le retrouvera pas. Ça fait au moins trois fois qu’elle fouille les mêmes poches. Comment peut-on se mettre dans cette situation ? Comment peut-on en arriver à s’engager dans une file MacDrive, passer sa commande, alors qu’on a pas de quoi payer sur soi. Je sens bien qu’elle va bientôt s’excuser, ou passer la marche arrière, mais déjà une file de voitures s’est formée derrière elle. Elle ne peut plus reculer. La mort dans l’âme, je lui tends son ticket, et lui fais signe d’avancer.

 

            Je redémarre, un sourire aux lèvres : ma journée est peut être pourrie, mais je viens de me faire payer un MacDo par un des employés. J’ai déjà hâte d’envoyer un texto aux filles pour leur dire. Je jette un coup d’œil distrait aux lettres qui figurent sur le bout de papier du Robin des Bois du fastfood, mais je n’y comprends rien. Des codes et des chiffres, un vrai menu 2.0.

            La route se sépare en deux, mais les flèches lumineuses sont claires : je dois prendre à gauche. J’ai toujours un peu peur de me gourer dans ce genre de lieu. De passer pour la cruche de service qui sait même pas suivre deux panneaux. Au bout de la « ruelle », il y a une espèce de couloir ouvert, où j’engage ma Twingo. Ils ont changé un truc, je ne me souvenais pas d’être sous un toit avec ma voiture. Une petite ouverture dans le mur est éclairée, et on peut lire «  introduisez votre ticket ». Je passe ma main dans l’ouverture, sans vraiment comprendre pourquoi on n’a pas le droit de voir le gars qui fait nos sandwichs. Top secret le métier.

 

J’ai essayé de lui faire comprendre. Mais je n’ai pas pu lui dire. Ils enregistrent tout ce qu’on dit de toute façon. Pour garantir une qualité de service à leurs clients.  Et surtout pour qu’on ferme bien nos gueules. J’ai regardé sa Twingo suivre les flèches lumineuses qui venaient de s’éclairer devant elle, et elle a tourné à l’angle, comme indiqué. J’étais encore songeur quand la voix du client suivant m’a ramené à la réalité. Il m’a tendu sa carte bleue, je lui ai tendu son ticket. C’est quand même plus simple quand un client paie pour ce qu’il commande.

 

            En ouvrant les yeux, je n’ai d’abord rien vu. Je ne me souvenais du vendeur, du menu qu’il m’avait offert, et du petit trou pour glisser le ticket. Je me souviens aussi d’une douleur légère au poignet, celui qui tenait le papier. Après, trou noir. Et là, il fait tout noir. J’essaie de me relever pour trouver mes repères, mais je ne peux absolument pas bouger, et je me sens… ronde. Je me sens vraiment ronde, et immobile. Je commence à paniquer sévèrement, et je voudrai taper contre les murs pour qu’au moins quelqu’un sache que je suis là. Qu’on me dise quelque chose, qu’on allume la lumière, qu’on vienne m’aider. Mais je reste immobile, paralysée. 

Je suis en mouvement. Je dois être allongée sur un tapis roulant, quelque chose comme ça, et là-bas, au bout, je vois de la lumière. Incapable de diriger quoi que ce soit, j’attends impatiemment de voir quelque chose. Je distingue une silhouette, un homme de dos. J’essaie de regarder autour de moi et peu à peu je reconnais les lieux : c’est l’arrière des cuisines du MacDo, et le mec de dos, c’est celui qui m’a donné le ticket plus tôt… C’est à lui qu’il faut que je parle, que je lui demande de m’aider à bouger. Il avait l’air de me trouver à son goût, il sera sympa. Mais une fois de plus, je suis incapable de bouger, et je ne peux pas prononcer le moindre mot.

 

            J’ai passé les quatre dernières heures de mon service à penser à elle, à ses yeux d’un bleu profond, à sa peau qu’on avait envie de toucher, à sa voix qui m’avait fait vibrer quand elle  avait murmuré «  un menu filet-o-fish et une grande boisson ». Même la façon dont elle avait relevé les yeux vers moi quand elle avait compris qu’elle ne pourrait pas payer m’avait plu. La voix beaucoup moins séduisante du manager me tira de mes rêveries. Dans un geste, je saisis un steak et le jetais sur la plaque.

 

Il s’est retourné vers moi, et m’a semblé bien plus grand qu’avant. Il m’a attrapé d’une main, et m’a jeté contre du métal chaud. Brulant même.

C’est là que j’ai compris. J’essaie de hurler, mais c’est trop tard, et aucun son ne sort de ma bouche. Alors, résignée, je le laisse me retourner, me détacher de la plaque, et me glisser entre un concombre, une tomate et deux bouts de pains. J’espère que le client aura de quoi payer.

Publié dans Nouvelles Absurdes

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