La feuille blanche

Publié le par Fenicottero

La feuille blanche

Le tic-tac de l’horloge me gratte la tête. Il résonne dans mes oreilles, rebondit sur mon cerveau ramolli par l’ennuie, et perfore mon âme. TIC. TAC. TIC. TAC. C’est fatiguant, ce temps qui passe et me menace, pousse mon épaule, me plie le dos, et n’imprime rien sur la feuille que je tiens dans ma main. TIC. TAC. TIC. TAC. Ça fait maintenant plus d’une heure que je suis face à cette feuille blanche, et rien ne vient.

 

Autour de moi, les habitués des bibliothèques municipales vont et viennent, dans cette perpétuelle danse de ceux qui ne veulent pas déranger les autres, mais surtout éviter l’humiliation d’un « Chuuuuut ! » poussé par la bibliothécaire. Alors tout le monde se tait, et même les pieds manient l’art de ne plus toucher le sol. Un toussotement, et le charme se brise, les souffles se retiennent, puis enfin le rien reprend. Insolence suprême que celle de tousser quand tout le monde réfléchit. Et moi, je n’ai rien. Je ne fais rien, je n’écris rien, je ne dis rien. Mon stylo me regarde d’un air entendu, soulignant de sa plume sévère mon incapacité à le faire fonctionner.

 

Je n’ai qu’à commencer comme ça, parler de cette bibliothèque, et voir s’il en sort quelque chose. Saisissant mon stylo en sentant l’angoisse monter au creux de mon ventre, je le place en haut à gauche de la feuille. Et si ce début ne me menait nul part ? Et si une fois de plus, je jetais à la poubelle des esquisses de vie, des griffonnages de personnages qui n’auront pas la chance de connaître la suite de leur histoire ?

Je vais commencer par elle, cette étudiante studieuse dont la vie sentimentale doit tristement résonner dans les pages du livre qu’elle lit. Madame Bovary. L’ennuie étalé sur les pages, tenues par des mains ennuyeuses. Elle pourrait me prouver le contraire, se lever, claquer son livre, s’allumer une clope en poussant un cri de libération, avant de s’enfuir vers la sortie et la vraie vie. Mais la vie n’est pas un livre, à peine un manuel Ikea pour un meuble trop compliqué que personne ne montera jamais en entier.

 

Comme si elle avait lu dans mes pensées méprisantes, la petite intellectuelle baignée au catéchisme lève les yeux de son roman. Elle semble perdue, et regarde en silence autour d’elle. Puis elle se lève, et fait claquer le livre entre ses mains. « Chuuuuuut ! » s’écrit la bibliothécaire, sans même lever les yeux de son magasine. Mais celle que je baptise Marie-Madeleine n’en a que faire, et elle jette même son livre sur la table, faisant fi de toutes les conventions que l’école privée lui a inculqué. Elle s’approche de moi, et un bref instant j’ai l’impression qu’elle va m’embrasser, mais non, elle saisit mon paquet de cigarette, à quelques centimètres de la feuille où j’écris ces mots. Choqué par son manque de savoir-vivre, je ne fais rien, et elle s’en fout. Elle glisse une cigarette entre ses lèvres, et l’allume avec un briquet qu’elle sort de son décolleté. Je mettrais ma main à couper que quelques minutes plus tôt, elle portait un col-roulé. Puis, tournant les talons à la salle et aux cris de la gardienne des lieux – « C’est une salle non fumeuuuuuuuur ! » – elle quitte les lieux en claquant la porte.

 

Le silence est retombé, et ne reste de la demoiselle qu’une légère odeur de fumée.  J’observe ma feuille. Hasard. Coïncidence et caractère bipolaire. Je suis certainement tombé sur une dingue. Dans le doute, je choisis un autre occupant des lieux, et place mon stylo à la ligne. Lui, c’est un petit homme transpirant, entouré de livres et de manuscrits qui ne lui permettront jamais de valider son année. Il doit le savoir au fond de lui : les miracles n’existent pas.

Je l’observe maintenant d’un œil, tandis que je trace les prochains mots sur ma feuille. Et chaque mot allège ses maux.  

 

L’homme tourne la page du livre qu’il a ouvert devant lui, et entreprend de la déchirer méticuleusement. Effroi et terreur parcourent l’assistance. Comme un moine qui briserai son vœu de silence en chantant Queen. Aux yeux de tous, il détache la page, et s’en sert pour former une petite boule de papier, qu’il introduit dans sa bouche. Puis il regarde la bibliothécaire dans les yeux, et lui crache la boulette de papier au visage. Malgré la distance, il parvient à la placer entre ses deux yeux. Imbibée de bave, la petite boulette de papier reste collée sur le front de la cinquantenaire dépressive, qui après un silence, pousse le hurlement d’une sorcière à une soirée barbecue.

 

Le cracheur est immobile, et ses yeux sont vides. Peut être est-il en train de réaliser ce qu’il vient de faire. Moi, j’ai le stylo en suspend. Soudain, je prends toute la mesure de  mon pouvoir. S’il ne bouge plus, c’est parce que mon stylo est immobile. Voyant la bibliothécaire traverser la salle pour se ruer sur lui, je gribouille une phrase en vitesse, et enfin mon mangeur de livre reprend vie. Il saisit un volume de la Pléiade, et l’envoie au visage de l’assaillante, qui recule sous le choc. Sentant que ni lui ni moi ne devrions nous éterniser ici, je lui intime à l’écris de quitter les lieux, tandis que je le suis, la feuille à la main. J’en oublie mon sac et ma veste. Pas le temps de niaiser, comme disent les québécois.

Arrivé dans les escaliers, il descend les marches quatre à quatre, et je peine à le suivre tout en écrivant. Tentant de le guider de la pointe du stylo, je note sur ma feuille sa destination finale. Le Vieux-Port. Mais c’était sans compter sur l’élément perturbateur, le vigile municipale qui, prévenu par radio du récent scandale dans le rayon « Histoire et Société »,  se jette sur mon trentenaire, et l’immobilise. Décidant que les personnages ne doivent pas compromettre la liberté de leur auteur, je contourne les deux hommes au sol, et sous les cris de « c’est pas moi, c’est pas moi », je pousse la lourde porte qui mène sur la rue. Je me retrouve seul, mais je me demande si vous lecteur, vous ne me collez pas aux basques.

 

Après une centaine de mètres, je m’assieds sur les marches d’un immeuble, et m’allume une cigarette tremblotante. Si je peux mettre un décolleté à Marie-Madeleine et faire cracher un non-diplômé, je peux tout faire. En quelques lignes, je peux changer la face du monde. Jetant un œil sur la rue qui m’entoure, je commence à jouer.

 

Une femme passe en courant, les oreillettes branchées et le jogging ajusté. En un coup de stylo, je lui rajoute une longue cape rouge et un masque noir, et c’est maintenant une Superwoman qui court entre les badauds venus remplir leurs sacs et vider leurs comptes en banque. Plus loin, un groupe d’écoliers échange des cartes pleines de couleurs. Un instant plus tard, ce sont des billets de cent dollars qui passent de main en main sous les yeux des passants.

 

Un chien marche sur les pattes arrières, en costume trois-pièces, tandis qu’une grand-mère en guêpière fait du pool dance au milieu du boulevard. Là-bas, des policiers rampent sur les bandes blanches du passage piéton, à quelques mètres d’un gang de filles qui découvrent des vipères dans leurs sacs à main. Emporté par l’ivresse du pouvoir, j’écris sans m’arrêter, et autour de moi chaque ligne prend vie. Je me colle un peu plus à la porte de l’immeuble pour laisser passer un troupeau de zèbres affolés, qui descend la Cannebière poursuivit par Che Guevara sur un vélo rouge. Le ciel est devenu vert, et contrastant à merveille avec le bleu des arbres qui bordent l’avenue.

 

Arrivant en bas du verso de ma page, je m’attaque à moi-même. Ça fait des années que j’écris avec un plaisir immense, mais qui prend parfois des accents de frustrations. J’ai mené des troupes de guerriers au combat, j’ai jeté d’une falaise un super-héros et tué Hitler à la naissance. Mais je n’ai pas appris à me battre ou à voler et Hitler est toujours dans les livres d’Histoire. J’ai modelé le monde, mais condamné à mon rôle d’auteur, je n’ai pas bougé d’un iota. Alors comme disait Thatcher, « au charbon, champion ! ».

 

 Je me décris là où je suis, assis sur les marches d’un immeuble. Je me rajoute des cheveux longs, et une grande et belle veste d’explorateur. Ma calvitie naissante et mon blouson mou m’ont humilié trop longtemps. Sans lever les yeux de ma feuille, je me place aussi sur un tapis volant, dans l’idée d’aller me percher au sommet d’un immeuble pour continuer à changer de vie. Une fois que je me suis décri confortablement installé dessus, je décide de me faire voler.

 

Mais je ne décolle pas. Alors je reformule, je réécris, je reprécise, je redétaille, je redécris. Rien. Pas le moindre coup de vent dans mes cheveux  qui ne sont pas redevenus nombreux. Rien. J’ai encore les cheveux courts et le blouson mou. D’un geste rageur, je change la couleur des marches sur lesquelles je me trouve. Elles obéissent dans l’instant, et prennent une horrible tinte violette. Mais moi, je ne change pas.  

 

Je prends une nouvelle feuille, m’écris beau, fort et sûr de moi, mais je suis encore laid, faible, et plein de doutes. Je m’écris noir, je m’écris bleu, je m’écris sur tous les toits. Rien. Le monde change et s’adapte, se plie et se tord à ma plume, mais moi, je ne change pas.

 

Alors, d’un geste un peu rageur, je froisse les feuilles que je tiens en main, et envoie la boule de papier dans l’égout le plus proche. Puis je me lève, et reprends le chemin de mon appartement. Et vous feriez bien d’en faire autant. Cette histoire ne menait à rien.

 

La feuille blanche

Publié dans Nouvelles Absurdes

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François J. 06/03/2015 21:03

Je n'ai pas lu puisque tu ne m'as pas écris, ne m'as pas décrit, puisque tu as posé ton stylo trop tôt.
Et ce texte t'as mené au Che Guevara sur son vélo... Ce n'est pas rien, ça, Fenicottero. Je te salue chaleureusement.