Vie de chien

Publié le par Fenicottero

La lumière du soleil passe à travers le rideau de la chambre. Doucement, elle s’immisce dans son rêve. D’abord il refuse de l’admettre, tente de replonger dans ses oreillers espérant secrètement pouvoir faire durer la nuit. Mais ça ne prend pas, et le jour reste là, impertinent et gênant, irrespectueux du sommeil de l’homme qui se cache sous sa couette.

Luttant pour rester dans son rêve, il se retrouve soudain face à lui même. Intrigué par sa présence, il s’approche de lui. Son lui-même s’approche aussi, l’air curieux. Puis il se jette sur lui d’un coup  et lui lèche le visage à grand coup de langue.

 

Etienne se réveil en sursaut. Kafka, joli border-collie encore jeune et fougueux se tient face à lui, les quatre pattes sur la couette. Etienne a beau essayer de se cacher du soleil, il ne peut pas se cacher de son chien. Quand il fait jour, Kafka a envie de pisser. Baillant à s’en décrocher la mâchoire, Etienne observe son chien en silence. Redoutablement efficace comme réveil.

Enfilant un jean et un sweat à capuche, le jeune homme se dirige vers sa cuisine, talonné par sa boule de poils préférée. En attendant que le café coule dans la tasse, Etienne pense qu’il aurait peut être préféré être Kafka aujourd’hui. Aller se promener, puis passer le reste de la journée allongé sur le balcon, à se dorer la pilule en attendant la promenade du soir. Etienne, lui, a le même programme. Seulement, entre deux promenades, il passe sa journée à obéir à un patron tyrannique dans une entreprise médiocre. Vie de chien.  

 

Malgré l’été qui pointe le bout de son museau, il fait encore froid le matin, et la première brise qui souffle dans les cheveux d’Etienne lui fait amèrement regretter son lit. Connecté par deux mètres de corde à son chien, il se laisse guider vers le parc, accompagné de la bonne dizaine de personnes qui comme lui se sont vu arracher au sommeil par la vessie de leurs canines compagnies. Comme toujours, Etienne s’amuse des ressemblances physiques entre chien et maitres. La scène d’ouverture des 101 Dalmatiens est criante de vérité. Etienne se demande si les autres le regardent aussi comme ça, et si lui aussi ressemble à son chien. Ils ont en commun d’être jeune, mais à part la couleur du pelage, la comparaison s’arrête là. Du moins c’est ce qu’il pense.

 

Malgré cette amusante comparaison, Etienne ne parvient toujours pas à se réveiller, et ses yeux sont encore embués quand il arrive à la zone réservée aux promeneurs de chiens. Il détache la laisse, et va finir sa nuit sur un banc, pendant que son chien part à la découverte du lieu qu’il connaît par cœur.

 

Après un tour de vérification, un coup de truffe contre tel et tel arbre, Kafka s’élance à pleine vitesse, et entreprend de faire trois fois le tour du jardin canin avant de s’approcher des autres. La truffe au vent, il court pour se tenir au courant des changements, tout en fatiguant ses pattes, qui passeront le reste de leur journée à mi-régime, enfermées dans l’appartement. Kafka se dit parfois que son maitre doit avoir la belle vie, lui qui lui part se promener tous les jours pendant de longues heures. Kafka aime son maitre, mais il préfère encore les promenades.

 

Il s’approche ensuite d’une jolie Golden-Retriever qu’il connaît bien, et la salut d’un jappement joyeux. Elle le renifle, grogne par reflexe, puis s’élance dans une course contre le border-coli. Chaque matin, c’est le même jeu de séduction qui démarre et ne mène nul-part. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne s’en lasse.

 

Etienne, de loin, observe la scène. Il réalise que son chien est meilleur dragueur que lui. Un matin, il avait vaguement entreprit de courtiser la maitresse de la chienne, qui suivant le cliché de la ressemblance canine-humaine, était une belle blonde toujours plongées dans son téléphone portable. Mais bien sur, ça n’avait pas pris.

 

Kafka et sa blonde passent à toute vitesse derrière le banc, sous les yeux envieux d’Etienne. Puis le couple de chien s’arrête, et commence une série de pas de danse bien maitrisée. Kafka s’avance, elle recule avant de se dresser furtivement sur ses pattes arrières, dominant de sa noblesse le descendant des bergers des Alpes.

 

Mais l’heure tourne, et dans un effort titanesque, Etienne se lève du banc et appelle son chien. Kafka fait la sourde oreille pendant quelques secondes, mais rapidement son orgueil de chien bien élevé le pousse à s’élancer vers son propriétaire, délaissant la charmante chienne qui le regarde partir avec regret.

 

Etienne voit Kafka arriver à pleine vitesse. Un court instant, il pense que la boule poils parviendra à freiner avant l’impacte. Mais ce n’est absolument pas le cas. Le chien percute son maitre de plein fouet, l’envoyant valser contre le banc qu’il vient de quitter. Remis du choc et légèrement paniqué, le chien aux poils noirs et blancs observe son maitre, immobile, au sol. Il s’en approche, et entreprend de le réveiller en le touchant du bout de la patte.

 

Etienne ouvre les yeux, et repousse Kafka. Il s’assied, encore sonné. A en juger par la violente douleur qu’il ressent derrière le crâne, il devine que sa tête a tapé contre le banc, causant sa perte de connaissance. D’autres propriétaires de chiens se sont approchés de la scène. Etienne les rassure d’un geste, puis quitte le parc au plus vite. Il se sent mal, et humilié.

 

Dans la rue une envie de vomir accompagne des vertiges passagers. Il se demande s’il n’a pas tapé plus fort qu’il ne le croyait, et hésite un instant à passer à l’hôpital. Mais non, il n’y a pas de raison que ça soit grave, et à moins d’être ramassé entre la vie et la mort par les pompiers, toute excuse médicale était balayée du revers de la main par son patron. Et puis de toute façon, Etienne se sent déjà bien plus en forme, et les nausées disparaissent déjà.   

 

Depuis le matin, la température a considérablement augmenté, et Etienne se sent en nage. Il ouvre sa veste, enlève sa capuche, mais rien n’y fait : il crève de chaud. Il va falloir qu’il se douche avant de partir au bureau, ou on va encore lui faire remarquer qu’il sent le chien. Pressé, il dépasse Kafka, et se retrouve à l’avant du convoi, tirant sur la laisse pour avancer plus vite. Afin de rendre sa situation plus agréable encore, il ressent maintenant une vive envie de pisser. Et tout dans la rue le rappelle à ce besoin pressent: les odeurs d’urines de chiens lui montent au nez, et il voudrait comme eux pouvoir pisser dans un coin sans que personne ne l’emmerde.  

 

Il reconnaît l’entrée de sa rue et son excitation devient difficilement maitrisable. Il tire de toutes ses forces sur la laisse, mais l’autre extrémité ne semble pas vouloir changer de rythme. Etienne se retourne furtivement pour observer le pas nonchalant de Kafka. L’envie est de plus en plus prenante, et Etienne se demande maintenant s’il lui sera possible de tenir jusqu’au cinquième étage de son immeuble sans se pisser dessus. LE fait même d’y penser rajoute encore quelques millilitres d’urines dans son angoisse.

 

Tout en tirant sur sa laisse, Etienne essaie de penser à autre chose, et tente de se concentrer sur le monde qui l’entoure. Une odeur de poulet rôti s’échappe d’un restaurant, un pigeon paniqué s’écarte de son passage. Il compte maintenant les crottes de chien qui jonchent le trottoir, tentant de les relier mentalement aux chiens du quartier… mais rien ne prend, et il a toujours envie de pisser. La chaleur ne le distrait pas de ses problèmes de vessie, mais il marche maintenant en tirant la langue et la laisse.

 

C’est en passant l’angle de sa rue qu’il comprend qu’il ne pourra pas tenir. Les trente secondes de montée en ascenseur seront un supplice ignoble. Il finira par pisser dans l’enceinte de la copropriété. Envisageant cette option avec terreur, il s’arrête soudainement au milieu du trottoir. Kafka le dépasse sans un regard pour lui, et tire à son tour sur la laisse pour le faire avancer. Mais Etienne n’en peut plus. Alors, il s’approche d’une voiture, la renifle par instinct, et lève la patte pour pisser sur la roue arrière. Puis, jappant de soulagement, il rejoint Kafka qui tient déjà dans sa main les clefs de l’immeuble.

Vie de chien

Publié dans Nouvelles Absurdes

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Livres 16/03/2015 18:03

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