Les racines

Publié le par Fenicottero

L’homme avait réunit tous ses enfants dans la chambre. Il savait que lorsque la mort aurait réglé les affaires courantes, elle viendrait lui rendre visite, et il l’attendait patiemment. Il ne lui restait plus qu’à partager une histoire avec ses trois fils et ses deux filles, et il pourrait s’en aller en paix. Les enfants étaient assis autour du lit, et un rayon de lumière filtré par les rideaux blancs baignait le visage du père. Calmant d’un geste le sanglot de sa fille la plus jeune, il éclaira la pièce d’un large sourire.

 

«  Mes enfants, il y a une histoire que je ne vous ai jamais racontée, et pourtant, c’est par celle-là que j’aurai dû commencer. C’était dans mon village, alors que je n’avais pas encore douze ans. Un jeune meunier, qui pour ainsi dire était né orphelin, prit une grande décision. Le samedi midi, quand sur la place on commençait à ranger les planches et tréteaux du marché, il marcha jusqu’au centre de la place, une pelle à la main. J’attendais ma mère qui, je l’apprendrai plus tard, était aux côtés du boulanger pour concevoir votre oncle Patrick. Le jeune meunier souleva la petite pelle qu’il avait apportée, et commença à creuser le sol.

Au bout de quelques minutes, il avait dégagé assez de terre pour pouvoir glisser ses pieds dans le trou. Il commença à recouvrir ses pieds de terre qu’il tassa ensuite et déposa sa pelle au sol avant de s’asseoir. Puis il ferma les yeux et leva  son visage vers le soleil. Je n’osais pas lui poser de question, trop intimidé par son âge et par sa posture, et je rejoins ma mère qui se rhabilla et me ramena à la maison. Je lui parlais du jeune meunier, mais elle ne m’écouta pas, et j’en oubliais presque l’affaire jusqu’au lendemain matin.

Mes parents n’étaient pas de fervents dévots, mais ils insistaient tout de même pour que nous nous rendions à l’église chaque dimanche, ma sœur et moi. Ce jour-là, après avoir écouté patiemment les conseils du prêtre, nous avions courût pour retrouver nos amis sur la place.

Quelle surprise de retrouver le jeune meunier, toujours dans la même position, visage levé au ciel et pieds plongés dans le sol ! J’expliquai à ma sœur qu’il semblait avoir passé la nuit dans cette position. D’un naturel courageux, elle se plaça devant l’homme et lui demanda des explications. Il ne répondit pas, trop absorbé par ce que contemplaient ses yeux clos. Mais la curiosité d’une enfant est plus forte que le silence, et à force d’entendre la question posée de plus en plus proche de son oreille, le meunier finit par répondre. Toujours immobile, il n’ouvrit que la bouche, et laissa glisser une phrase. " Je cherche mes racines."

La réponse d’une absurdité poétique nous laissa sans voix. Après un long silence, ma sœur me saisit par la main et me tira vers la maison. Cette après-midi là, alors que j’allais pêcher la grenouille avec mes cousins, je ne pu m’empêcher de penser à la phrase du meunier. Peu importe dans quel sens je la tournais, elle restait d’un opacité à toute épreuve. Ses racines ? Avait-il perdu l’esprit au point de croire qu’il était un arbre ?

 

Je n’étais pas le seul à avoir remarqué l’homme qui s’était planté les pieds dans la place du village, et durant les semaines suivantes, les habitants commencèrent à poser des questions et des assiettes de nourriture aux pieds de «  l’Hermite aux racines ». Si mes parents n’étaient pas des grands catholiques, dans mon village les grenouilles nageaient aussi dans les bénitiers, et un groupe de veuves décida de nourrir ce meunier, au cas où il s’agisse d’un futur saint qui transformerait un jour le village en un lieu de pèlerinage. Le prêtre n’osa rien dire, et quelques gamins s’amurèrent à arroser régulièrement les pieds du bientôt-saint.

 

Puis les semaines passèrent, et quand vint l’été, le meunier était toujours assis sur la place. A part une veuve irréductible – une ancienne jardinière – les femmes s’étaient lassées, et avaient repris leurs prières quotidiennes sans se soucier de l’homme aux pieds plantés. Jusqu’à ce qu’un dimanche…

 

Alors que nous sortions tous de l’église, le meunier poussa un grand hurlement. Le village entier accourut sur la place, formant un large cercle autour de celui qui avait crié plus fort que le clocher. «  J’ai trouvé mes racines ! Criait-il, j’ai trouvé mes racines ! ».

Devant les yeux éberlués de la foule, il se leva pour la première fois depuis le printemps, et désigna ses pieds. Tout d’abord, on ne vit rien. Puis les yeux les plus vifs remarquèrent que la teinte boisée de ses chevilles n’était pas le résultat du contact avec la terre, mais bien le fruit de la transformation de la peau en écorce. L’assemblée fût parcourue de grand Ooooh ! et tous se signèrent en découvrant le diabolique miracle. L’homme avait des racines.

Comme possédé par Dieu lui-même, le meunier écarta la foule d’un geste, créant devant lui un couloir d’admirateurs. Les pieds encore dans la terre, il prit une grande inspiration, et souleva sa jambe pour marcher. Mais les racines étaient profondes.

Le meunier prit une nouvelle inspiration, et força pour sortir de terre. Voyant qu’il ne se passait rien, l’ombre de la peur traversa son visage autrefois si calme. Il essaya encore, puis demanda ensuite aux villageois de l’aider à sortir de terre.

On tira, on força, il hurla, il pleura, il supplia, mais rien n’y fit. Abattu, le meunier se laissa tomber au sol, les pieds toujours à la même place. Les jours suivants, on tenta encore de le sortir de la terre, mais il fallait se rendre à l’évidence : l’homme était trop bien enraciné.

Alors, il se laissa mourir. Refusant les assiettes des dévotes revigorées, il laissa  les jours passer et ses joues se creuser. Un matin, le boulanger qui serait bientôt mon beau-père le trouva dur comme le bois. On convoqua le bucheron du village et il abattit le mort.

 

Voilà mes enfants, je peux maintenant m’en aller sans crainte, vous connaissez l’histoire de l’homme qui cherchait ses racines. N’oubliez pas d’où vous venez, mais ne creusez pas trop loin. Les racines, c’est pour les arbres. »

 

L’homme eut un dernier regard pour ses enfants, et s’éteignit dans un sourire.

Les racines

Publié dans Nouvelles Absurdes

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François J. 31/05/2015 19:20

Belle histoire... Qui questionne bien sûr... Amicalement, le bonjour!