Les pieds dans l'herbe

Publié le par Fenicottero

 

     Ce texte est le résultat d'un atelier d'écriture dont la consigne était :

" dans un monologue intérieur, votre personnage décrit la ville idéale dans laquelle il habite "

 

 

Ça m’a toujours gavé ces plantes. Chaque matin, quand je descends de mon hamac et que mes pieds s’enfoncent dans cette mousse épaisse, qu’en faisant mes premiers pas, des brins d’herbe fraiche se glissent entre mes doigts de pieds, je suis déjà de mauvaise humeur. J’aime pas le contact des plantes sur ma peau, ça me dégoute et ça me crispe. T’as l’air malin, à râler sur tout ce qui t’entoure. Parce que dans le genre, pas aimer les plantes, on fait difficilement plus con comme idée. Tu vas aller vivre où ? Dans la mer ? Mais t’as pas de branchies, et puis y’a aussi des plantes sous l’eau. T’as eu l’air malin quand ton dégout t’a empêché de descendre de ton plumard, tu te rappelles ? T’avais l’air fin, paralysé en haut de ta branche d’immeuble, incapable de faire un pas de plus, les pieds tremblotants dans ta prairie-moquette.

Oui, je sais, j’ai fait des crises, je suis désolé, mais la nature, c’est dégueulasse. Rien que pour descendre de chez moi, les branches me griffes les guiboles et une fois sur deux je manque de me foutre la gueule par terre à trois mètres du sol, et de finir la tête la première dans les étangs de sureté. Et quand j’arrive enfin à mon éco-job, je suis tout crade. De la terre entre les doigts de pieds, des bouts de lianes dans les cheveux… Non franchement, c’est pas une vie c’te ville. Je sais pas si je ne préférerai pas vivre dans une des water-tours des bords de mer. Les gars ils sont quand même obligés de se frotter avec des feuilles de bananiers pour se sécher en arrivant au boulot… Mais à part ça, ils sont plutôt pas mal ! Ils ont quoi ? De la mousse d’humidité dans les rampes de récupération de pluie ?

Eux, au moins, quand ils sortent de chez eux pour se glisser dans ces toboggans géants, déjà ils doivent bien se marrer, et en plus ils sont propres quand ils arrivent dans le Réseau des Transports en Nappe Phréatique, et là ils ont plus qu’à faire la planche et ils arrivent au boulot ! Et oui mon petit père, t’as fait le mauvais choix dès le début ! Eux ils ont pas besoin de se glisser au milieu de la Cinquième Jungle, encore dégoulinante de rosée boueuse pour rejoindre la Prairie Centrale ! Pas de quartiers marigots ni d’embouteillage animal dans les palétuviers ! T’es mauvais, t’es mauvais. Il paraît que pour eux, le seul contretemps du matin, c’est quand les tortues de mer ont la priorité de ponte, et qu’ils doivent passer à la nage au large pour pas abimer les œufs ! La blague !

Moi, du côté des Quartiers Verts, j’ai faillit crever deux ou trois fois en essayant de traverser la Clairière de l’EcoRépublique juste parce que je n’avais pas le temps de laisser les Rhinocéros finir leurs scènes de rut ! C’est hyper méchant ces bêtes-là !

 

Moi, ce qui me ferait rêver, c’est une ville sans tout ça. Si le matin, je pouvais poser mes pieds sur un sol plat, solide, sans boue ni plante, je crois que j’irais déjà mieux. Et puis faudrait pouvoir se déplacer sans être obligé de changer de vêtement trois fois par jours… Je rêve de grandes boites propres, O% de biodiversité, aseptisée, industrielle, qui nous amènerait au travail sans avoir à laisser la priorité aux troupeaux, avec peut être même une petit musique d’ambiance… Une ville qui a chassé l’envahisseur vert, qui a repoussé les limites du sauvage pour laisser de la place à l’humain. Rien que d’y penser, ça me rend heureux. Une ville où on aurait recouvert le sol et les murs de matières mortes, immobiles, immortels et inchangeable. Une ville qu’on pourrait nettoyer d’un simple coup d’eau, où on pourrait marcher à toute vitesse sans avoir à éviter les trous de taupe et les serpents paresseux… Une ville où l’homme serait seul souverain, où la nature serait enfin obligée de plier l’échine devant son maitre incontesté !

 

Mais non. On est obligé de se taire quand un gorille de trois cents kilos, qui pue et qui ronfle, vient passer la nuit à l’abri de la pluie dans NOTRE maison. On est obligé de trouver ça normal d’avoir des écureuils qui se collent à nous la nuit «  parce que vous comprenez, les petites bêtes ont froid ! ». Qu’est-ce-que je ne donnerais pas pour des murs en pierres, sans trou ni vue vers l’extérieur, pour qu’on me foute la paix, et que je puisse dormir sans être réveillé par le gazouillis stupide des oiseaux ! Un lieu qui ne serait rien qu’à moi, et où personne n’aurait le droit d’entrer sans mon accord ! Un lieu qui serait vide en mon absence, sombre et privé !

Il faut que j’aille au travail. Sinon, ils vont encore me demander si je suis heureux. Et j’ai pas envie de leur parler. Ils vont encore me proposer de grimper dans un arbre, ou d’aller faire un tour en mer avec les copains dauphins du Grand Frère.  Et puis si je ne vais pas remettre de la terre fraiche sur les racines, l’Arbre Central va encore faire la gueule et je vais me prendre pour deux jours de dialogue végétal et de connexion herboristes.

 

Y’a des nuits où je rêve que la nature crève, et qu’on peut enfin vivre libre. Mais chaque matin, j’ouvre les yeux et le cauchemar vert reprend là où je l’ai laissé la veille.

Les pieds dans l'herbe

Commenter cet article