Groggy

Publié le par Fenicottero

Atelier d'écriture

 

Gregory, dit « Groggy » est un homme de 61 ans. Il a passé 35 ans en voyage à travers le monde, à vendre des bijoux dans la rue. Depuis peu, il est de retour en France, à Marseille, sur le quai de la Joliette. Il s’adresse ici à un bateau qui lui fait face.

 

Quand je vais te grimper dedans, ce sera pour la dernière fois. Quelle connerie de croire que j’allais me réhabituer à la France. Quelle connerie d’ailleurs, la France. Je suis sûr qu’à chaque fois que tu traverses la Méditerranée, t’angoisses rien qu’à l’idée de te retrouver à nouveau collée à la crasse française. C’est dingue ça, un pays propre avec des gens sales dedans. Me dis pas le contraire vieille caravelle, ici les gens sont propres sur eux, et sales dedans.

 

Comme celle-là, avec ses sandwichs dans son snack flambant neuf. J’y ai bouffé y’a pas une heure.  Joli magasin, joli sandwich, joli sourire, joli prénom même : elle s’appelle Yvonne. Mais dans le snack : des clients sans sourires, dans le sandwich : des tomates sans gout, et dans l’Yvonne : un cœur sans amour.

 

Alors que toi, espèce de coquille de noix, t’es dégueulasse de l’extérieur mais dedans, t’es belle comme le Dalhia Noir. Parce que quand les crasseux de français m’auront craché assez de thune pour me payer une nuit avec toi, tu m’arracheras à cette terre où je suis né, et où que j’aurai jamais dû remettre les pieds. C’est pour ça que t’es belle dedans : t’es une transporteuse de rêves. Rien que de penser à la nuit qu’on va passer ensemble, j’en ai des frissons.

Le trajet est simple poulette : tu me poses en Algérie, je me démerde pour passer la frontière marocaine, et à moi les cargos espagnols pour l’Amérique Latine. Trois semaines sans avoir à parler avec personne, à pioncer peinard sur un truc tellement gros que y’aurait de la place pour trois demoiselles comme toi. D’ailleurs, si tu veux venir, n’hésites pas. Putain mais j’y pense : on pourrait se le traverser ensemble cet l’Atlantique. Rien que toi et moi. Je t’emmène là-bas, de l’autre côté. Ça va te changer de ton train-train, ou de ton bateau-bateau… On va s’envoyer des cocktails au fruit de la passion, les pieds bien enfoncés dans le sable chaud des Caraïbes. Là-bas, ma belle, les gens sont sales de dehors et propres de dedans.

 

Allez chérie, viens avec moi. On sera bien tous les deux. Je te laisse naviguer, et je passe le trajet à te bichonner,  je vais te faire briller comme jamais. Je vais t’astiquer, te frotter, te masser, te refaire le maquillage et te payer une robe de luxe. Si t’es d’accord, on pourra même se marier, comme ça tu prendrais mon nom, et j’irai le peindre sur ta coque. « Señorita Groggy », ça claque, non ?

 

Oh dis donc, on va faire un tabac aux Caraïbes, toi et moi. On va couler une vie peinarde, à brouter de la ganja, d’la coco et de la mangue du soir au matin. Quand je dis couler, t’imagines bien que c’est pas pour toi. Toi tu seras toujours là, toujours à flot, toujours belle et libre comme ton nouveau mari. Et ouais chérie, comme on disait en Californie, « Groggy is free ! ». Allez viens, accoste moi, drague moi, chaloupe moi, tempête moi… Fais ce que tu veux, mais aime moi. Allez, sois sympa.  

Groggy

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