Tuer à Grande Vitesse

Publié le par Fenicottero

 

S’il y a bien quelque chose que Courneau déteste, c’est les touristes. Pas qu’il soit raciste, mais parce qu’il a toujours pensé que les touristes sont justement les pires vecteurs de racisme. Des hordes d’anglais, de français, de chinois ou de nord américains qui, perdus dans un monde dont il ne comprennent pas les codes, exhibent le pire d’eux-mêmes et finissent par croire que c’est ce qui fait leur identité nationale. Des français devenant râleurs par convention, des italiens parlant encore plus fort que dans leur propre pays, et des chinois dégainant niaisement leurs appareils photos devant les autochtones.

Bref, il déteste les touristes, et quand il monte dans le TGV numéro 6817 à destination de Lyon Part-Dieu, en plein milieu de l’Euro 2016, il sait que le trajet sera long. 1h40, ça peut ressembler à l’Enfer quand on est entouré d’Anglais au teint rougi par le soleil et le pastis de Marseille, surtout quand on a passé la nuit à fumer clope sur clope pour éloigner les moustiques et les mauvaises pensées. Le train n’a pas encore quitté Saint Charles qu’il est déjà sur les nerfs. Dire qu’avant on pouvait fumer dans les trains.

Un quart d’heure après le départ, le train s’arrête mollement en gare d’Aix-en-Provence TGV, et il se retient pour ne pas pousser dans les escaliers les voyageurs qui raccourcissent par leur inertie la durée de sa pause cigarette. Il n’a pas encore pausé le pied sur le quais qu’il a déjà allumé sa Winston rouge, qu’il dévore à grande bouffées sans laisser le temps à ses poumons de gouter à la douce brise provençale qui parcourt la gare. Il finit sa cigarette quand les portes se referment, en crachant dans l’entrebâillement un dernier torrent de fumée bleutée. Ce voyage sera mortel, il le sent déjà. Encore une demi heure avant Avignon, et la prochaine cigarette.

L’espèce d’immense anglais qui tangue entre les sièges à la recherche du seat number ouane undread ilévensse ne semble pas perturbé par le contraste entre l’horaire matinal et le pourcentage d’alcool de sa canette de bière.

Patrick Courneau le regarde ricaner et gueuler des chants patriotiques dans le couloir de la voiture 6, et pendant un bref instant, il rêve de frapper l’anglais assez fort pour l’endormir jusqu’à la fin de trajet. La seule chose qui le retienne, c’est cette putain de carte qu’il traine dans son portefeuille, celle avec le bandeau tricolore et le mot Police en plein milieu. Un flic français ne peut pas défoncer un supporter anglais sous prétexte qu’il lui fout mal à la tête. La guerre de Cent Ans est trop loin et les cendres de Jeanne d’Arc trop froides pour justifier un cassage de gueule officiel. Et puis de toute façon, la barrique de bière vient de quitter la voiture pour s’engouffrer non sans difficultés dans les WC qui l’attendent avec inquiétude.

Courneau essaie vaguement de s’intéresser au magazine TGV qui traine dans le filet-range-merde devant lui, et prie pour que ça l’ennuie suffisamment pour l’endormir. Somnolant vaguement, il manque de s’endormir quand le train ralentit pour entrer en gare d’Avignon TGV. Vite, une clope.

Ce coup-ci, on dirait vraiment que les passagers se sont ligués pour l’emmerder, et Patrick Courneau n’a même pas le temps d’allumer sa cigarette que déjà l’on siffle le départ du train. De rage, l’officier de police au crâne douloureux et à la toxicomanie frustrée jette sa cigarette sur le quais, manquant au passage de brûler le visage d’une petite fille blonde qui traine une valisette rose derrière elle.

Le train repart, et l’envie de pisser arrive. Courneau déteste les toilettes de train, parce qu’ils sont la promesse jamais déçue d’une hygiène douteuse et d’une goutte de pisse sur le pantalon. Patrick admire les hommes capables d’uriner dans un train en marche sans en foutre partout. Saisissant son courage et la poignée à deux mains, il tire la porte pour entrer dans les WC. Et découvre l’Anglais.

D’abord, il pense que le tonneau de bière en maillot de foot dort, mais la position de son corps et l’angle de son cou lui font oublier son envie de pisser et son aversion pour les touristes. Le bonhomme est crevé, la nuque brisée et le regard plus mort qu’avant. Quelqu’un a tué le supporter insupportable. Pendant une fraction de secondes, Courneau pense à refermer la porte et à partir à la recherche de toilettes libres, mais une fois de plus la carte dans son portefeuille le retient. Pas moyen d’avoir la paix, même quand on prend le train.

Se refusant à déclencher un mouvement de panique dans le train, Courneau fait glisser la porte des toilettes pour la refermer, et d’un geste d’expert, il verrouille la porte de l’extérieur. Les collègues en gare de Lyon apprécieront. Puis il saisit son téléphone pour prévenir le Central. Pas de signal, bien sûr.

Il tente de réveiller son cerveau pour lui exposer la situation : dans un train bondé de touristes abrutis au ballon rond, quelqu’un vient de buter un anglais dans les chiottes. Et l’action a dût se dérouler dans les dix dernières minutes, entre le moment où Patrick l’a vu sortir de son wagon et la fin de sa cigarette même pas vraiment commencée. Donc, deux possibilités : soit le tueur d’anglish est encore dans le train, soit il faisait parti des lourdauds qui l’ont retenu au moment de fumer sa clope. Quoi qu’il en soit, il faut qu’il prévienne les collègues d’Avignon, et peut être aussi les contrôleurs avant qu’ils pensent que c’est un fraudeur qui s’est enfermé dans les chiottes. L’envie de pisser toujours présente, Patrick Courneau avance vers la tête du train, pour trouver quelqu’un avec un uniforme et un téléphone qui marche.

Malgré la situation quelque peu fâcheuse dans laquelle il sent qu’il s’enfonce d’instant en instant, Patrick ne peut s’empêcher de prendre le temps de contempler la beauté qu’il croise dans le couloir, et dont les formes rappelant une fois de plus le ballon rond effleure son corps tendu et épuisé. Elle lui sourit à demi, plonge ses yeux dans les siens, puis regagne sa place. Et Patrick Courneau reprend sa mission première : trouver les contrôleurs. Mais deux wagons avant la tête du train, il n’y tient plus, et ouvre une porte de toilettes pour soulager sa vessie.

Un deuxième corps. Son envie de pisser lui remonte dans la gorge. Un meurtre, c’est contrariant. Deux, c’est inquiétant. Ici aussi, il s’agit d’un jeune supporter anglais, dont on a traité la nuque comme une canette de bière vide : un mouvement rotatif sec, pour économiser de la place dans la poubelle.

Patrick referme la porte en silence, une envie de fumer une clope pour s’éclaircir les idées lui grimpant des poumons à la gorge. Il décide d’abandonner les contrôleurs, et fait demi-tour pour vérifier les toilettes précédentes. Des fois qu’il y ait un cadavre par cuvette de chiotte.

Dans le couloir précédent, un voyant lumineux affiche « hors service », et Patrick sort ses clefs pour forcer la porte. Rien d’autre qu’une cuvette recouverte de plastique et un évier pas encore installé, donc pas de cadavre, et pas de possibilité de pisser. Dans les suivants, un être encore vivant hurle de rage quand Patrick ouvre la porte. Alors qu’il continue son inspection, la belle aux formes footballistiques le devance et se glisse aux pipi-rooms, son petit sourire ravageur aux lèvres. Patrick descend donc les escaliers pour vérifier les toilettes de l’étage inférieur, en pestant contre l’assassin qui l’empêche une approche judicieuse et virile de la touriste à qui il pardonnerait même les compatriotes. A moins qu’elle ne soit pas anglaise. Ça n’a aucune importance, il faut qu’il attrape le tueur, mais avant tout, il faut qu’il pisse.

Les toilettes de l’étage inférieurs sont libres, et il s’y engouffre avec bonheur, reportant à dans quelques longues secondes la suite de son enquête. Alors que le syndrome de la clef dans la porte s’apprête à lui faire exploser la vessie, et que Patrick baisse laborieusement sa braguette, un hurlement propulse sa main de son entre-jambe à son arme, celle qu’il a sous la veste. Sans prendre le temps d’uriner, il se précipite hors des toilettes, priant pour que le cri n’ait rien à voir avec l’affaire en cours. A l’étage supérieur, une femme d’une cinquantaine d’années contemple le corps d’un jeune anglais dont les pieds dépassent dans le couloir. Patrick n’a aucun doute : le jeune a la nuque brisée, et il faut qu’il retrouve la fille.

 

C’est plus du sang qu’il a dans les veines, c’est de la pisse. Et il vient de rater l’arrêt de Valence, et la clope qui devait aller avec. Patrick, il a vraiment les glandes. Il fallait qu’on vienne buter des anglais dans son train, pendant son trajet. La vie est un pot de merde avec une étiquette Nutella.

Patrick marche dans les couloirs du train de plus en plus vite, fouillant du regard chaque siège et chaque escalier pour trouver la pétasse qui croit qu’on peut encore faire le coup du lapin aux rosbifs sans se faire choper, sous prétexte qu’on a des yeux gourmands et une poitrine de rêve. Putain s’il ne la trouve pas avant Lyon, il devra rester dans le train et se pisser dessus.

Les nerfs en pelote, il commence à trottiner entre les sièges, secouant sa vessie à chaque coup de talon sur le sol. Voiture 13. Plus que quatre voitures et il faudra qu’il fasse demi-tour pour se coltiner tout le train dans l’autre sens. Chercher une blondasse dans un train rempli d’anglais, c’est pas coton. Il ouvre les portes une par une, craignant de trouver un cadavre dans chaque chiotte, et rêvant de mettre la main sur la tueuse avant que sa vessie n’éclate.

En entrant dans la dernière voiture, tendu comme un fumeur sans clope avec son café, il la reconnaît. Elle est assise tout au fond du wagon, et le fixe sans bouger. Il sait qu’elle sait, et il sait qu’elle sait qu’il sait qu’elle sait. Alors il glisse sa main sous sa veste, et dégaine son arme. Il va pour crier « police ! », mais il n’a pas le temps d’émettre le moindre son.

 

« OH MY GOD IT’S A TERRORIST ! ». C’est la tueuse qui a hurlé. Patrick, l’arme à la main, sourit en la regardant. Désolé poupée, mais ce coup là tu t’es fais choper. Il va pouvoir pisser, et fumer sa clope, l’étoile de shérif qu’il a dans le portefeuille brillant d’un nouveau succès. Il regarde les voyageurs avec l’air de celui qui vient d’entendre une bonne blague. Et ne voit pas l’énorme anglais qui, derrière lui, vient de saisir une valise en plastique dure pour lui écraser sur le crâne. Le choc le jette au sol, et en moins d’une seconde, c’est l’émeute. La trentaine de supporters anglais du wagon lui tombent dessus, chacun rêvant de casser un os du terroriste qu’ils ont héroïquement réussit à maitriser. Pendant qu’on lui écrase le visage contre le sol et qu’il sent claquer ses cotes une par une sous le poids des assaillants, Patrick Courneau se dit qu’il avait raison. Les touristes sont des sacrés enculés, et il va finir par se pisser dessus. La douleur disparaît dans l’extase de sa vessie qui se vide, et tandis que la pisse se mélange à son sang, il voit la blonde qui se penche vers lui. Dans un sourire, elle murmure « Go Russia ! »  Beau match, salope.

Tuer à Grande Vitesse

Publié dans Polar

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viv 24/07/2016 04:07

pas mal du tout

F. J. 22/06/2016 20:17

Tlés bon! Le foot comme on l'aime, camarade. Poursuit!