Poker et Ricoré

Publié le par Fenicottero

Ce texte a été écrit suite à un atelier de Corinne Robet autour de l'oeuvre Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck.

 

 

Vous n’êtes pas tout à fait sûr, mais a priori, la nuit dernière, vous avez fait quelque chose que n’auriez pas dû. Tout en faisant bouillir de l’eau pour votre ami Ricoré, vous tentez de vous replonger dans la nuit qui vient de se finir en disparaissant comme un lendemain de soirée dilué dans un verre de blanc. Vous n’êtes pas certain de la réalité des éléments qui vous reviennent par bribes légères et incertaines. La pièce dans laquelle tout s’est déroulé vous semble lointaine, comme sortie d’un rêve que l’on oublie un peu plus à chaque battement de paupières.

L’eau boue, et vous la versez dans votre bol où repose la farine marron clair qui se transformera bientôt en une vague parodie de café plus proche de Colombe aux Monts d’Or que de la Colombie. Vos yeux glissent distraitement sur la double page de Têtu que vous avez l’habitude de cacher dans un exemplaire de Valeurs Actuelles, mais l’image du bel étalon danseur de salsa n’arrive pas à combler le manque d’Amérique Latine de votre boisson du matin. Une fois assis à table, vous tentez une fois de plus de replonger dans vos souvenirs aussi nets que les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy.

Cette partie de carte, qui pourtant ressemble aux dizaines d’autres auxquels vous n’avez pas su résister, a-t-elle seulement existée ? Vous savez que porté par la frénésie du jeu et par les muscles saillants du jeune adversaire encore en course, vous avez prononcé le mot « tapis ! ». Mais quel tapis ? Quelle somme et quel résultat ? Vous savez que vous avez perdu, vous savez que vous avez perdu gros, mais vous ne savez pas quoi. Pourtant, vous vous sentez bien, vous vous sentez libre.

L’esprit toujours embrumé, vous avalez votre Ricoré par petites gorgées, espérant secrètement que le liquide ingurgité puisse remplir les trous de votre mémoire. D’une main toujours marquée par les draps de votre lit conjugal, vous tentez d’allumer une cigarette avant de vous souvenir que vous ne fumez plus. Vous reposez le stylo bic partiellement brulé par votre briquet, et fermez les yeux pendant que l’odeur de plastique fondu vient recouvrir celle de l’ersatz de café. Le regard des autres joueurs réunis autour de la table lors de l’annonce de votre mise passe un bref instant devant vos paupières closes. Vous vous souvenez des rires, de l’incrédulité puis finalement de l’accord passé.

A vrai dire, vous n’êtes plus certain d’être véritablement allé jouer hier soir, dans ce club gay que vous fréquentez depuis la veille de votre mariage. Peut être que votre mémoire se joue de vous, titillée par vos lectures matinales. Chaque fois que vous tenez un souvenir, au lieu d’attirer mécaniquement le souvenir suivant, il retombe à plat dans le trou qu’est devenue votre mémoire.

 

Vous ne comprenez pas comment vous pouvez boire quelque chose d’aussi mauvais. Vous ne vous souvenez pas d’avoir un jour aimé ça, mais de toute façon, vous ne vous souvenez plus de rien. Mécaniquement, tentant de suivre vos instincts, vous enfilez les habits qui reposent sur la chaise dans le dressing. Pantalon et veste noir, chemise blanche. Vous observez pendant plus d’une minute le long bout d’étoffe rouge qui reste maintenant seul sur la chaise. Je n’ai absolument aucune idée de quoi il s’agit. D’une main, je m’en saisie pour le faire glisser entre mes doigts, comme si le contact entre ma peau et le tissu pouvait me révéler sa fonction intrinsèque. Sans parvenir à une décision définitive, je décide de le nouer autour de mon front, retenant ainsi la mèche de cheveux gris qui tombent au dessus de mes yeux. Puis je m’observe dans le miroir et examine l’homme qui s’y tient. Il est plutôt grand, et a bonne allure dans son costume noir. Puis il se dirige vers la chambre, pour accomplir un rite qui lui semble immuable. En chaussettes, il se penche sur son lit pour embrasser le front de sa femme encore endormie, mais découvre un lit vide. Sans être perturbé pour autant, Thomas-Jean retourne dans le salon, et enfile ses chaussures avant de quitter l’appartement.

Dans la rue, il suit ses pieds qui le guident avec une certaine autorité de trottoir en trottoir, jusqu’à une entrée de métro que l’homme découvre comme s’il ne l’avait jamais vue. Alors qu’il descend les marches sans remarquer les regards amusés des autres voyageurs, un souvenir le frappe de plein fouet, juste derrière la cravate qu’il porte en serre-tête. La partie de carte, le regard du jeune joueur, la mise improbable. Ça y est, je me souviens. À court d’argent, à court de mise pour continuer la partie contre cet Apollon bien meilleur que moi, j’ai parié ce qu’il me restait. Je ne peux pas parier ma maison, parce qu’il s’agit d’un appartement, et que de toute façon c’est une location. Alors je dois trouver ce que je possède de valeur, et dont je peux me séparer sans trop de difficulté. Il faut quelque chose de fort, pour qu’on accepte de me garder dans la partie. Alors, je parie ma femme. Et les autres, après un temps accepte. Et puis, bien sûr, vous avez perdu. Vous avez perdu la partie, et accessoirement votre femme.

Vous marchez maintenant sur le quai du métro, et tout devient évident. Lentement, vous laisser glisser votre veste noir sur le sol gris, et continuez de marcher. Puis vous défaite les lacets de vos chaussures, et continuez ainsi pied nu, parce que vous avez oublié de mettre des chaussettes ce matin. Puis, gêné dans votre démarche, vous enlevez votre pantalon et votre chemise, et les jetez avec grâce sur les rails du métro. Vous avez aussi oublié de mettre un caleçon ce matin. Vous vous sentez bien. Alors vous montez sur un banc, et vous commencez à danser, bercé par la seule mélodie de votre grand rire puissant et par les allers retours de la cravate rouge devant vos yeux.

Poker et Ricoré

Publié dans Atelier d'écriture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article