De main en main

Publié le par Fenicottero

 

Première main

 

 

 

Ce n’était pas mon sac, mais je savais ce qu’il contenait. Je le savais depuis des mois, j’en rêvais depuis des semaines, et j’en dormais plus depuis dix jours. Petit à petit, ce sac en tissu noir – dont les sangles rembourrées tiraient ma main droite vers le sol de la gare – était devenu une partie de moi, un cancer que j’aurais provoqué à force de trop y penser. Huit cent mille euros. Usagés, intraçables, et que personne ne réclamerait jamais. L’argent était aussi sale que le sac était lourd. Personne ne pouvait savoir que j’en étais le nouveau propriétaire, et il était d’ailleurs fort probable que personne ne se rende compte de sa disparition.

Ce sac était devenu une partie de moi. Omniprésent, accompagné de son flot de questions, de ses « qu’est-ce que j’en ferai » et de ses « je n’en parlerai jamais à personne ». Dans une vingtaine de minutes, je monterais dans le train, et une nouvelle vie s’offrirait à moi. Tout deviendrait possible.

Mes mains tremblaient. Et si je me trompais ? Et si un sac de vingt-cinq kilos de billets n’arrivait pas à enterrer mes problèmes ? Et si le mal-être que je ressentais depuis des années n’était pas lié à mes fins de mois difficiles, à mon logement minuscule et à mes repas sans saveur ? Pendant que mon esprit se laissait ronger par l’angoisse, je me laissais tomber sur un banc, au bord du quai.

A côté de moi, un homme venait de se redresser. Le visage marqué de celui qui ne dort jamais tranquille, il m’a jaugé du regard. Je n’étais pas une menace, mais il rassembla tout de même ses affaires dans le grand sac Tati qui lui servait de valise. Après s’être frotté le visage et avoir avalé une grande gorgée d’eau d’une bouteille en plastique, il s’est tourné vers moi.

« Dites donc mon brave monsieur, je sais bien que l’argent ne fait pas le bonheur, mais si par hasard vous aviez cinquante centimes pour que je me paie un café… Ça m’aiderait pas mal à coller un sourire sur cette caboche, dit-il en se pointant lui-même du doigt ».

Je ne lui ai pas répondu, je me suis contenté de lui sourire. Puis je me suis levé, et j’ai quitté la gare, laissant derrière moi le grand sac noir.

 

 

Deuxième main

 

«  Comment ça, vous ne savez pas où vous allez ? » m’a demandé le contrôleur.

C’est vrai que j’en savais rien. Depuis que je m’étais réveillé, j’avais l’impression de planer à trois mille. Mais j’avais beau me labourer le cuir et me frapper la tronche, j’me réveillais pas. Quand le gars s’était taillé en laissant exprès son sac derrière lui, j’avais pas bougé tout de suite. Et puis d’un coup, je me suis jeté sur la valoche molle, et j’ai fait glisser le zip sur deux trois centimètres, et j’ai découvert les biftons. J’ai pas pris le temps de compter, pas même de l’ouvrir en entier : je me suis levé, sac à la main, et j’ai même pas entendu qu’un train siffle trois fois pour sauter dedans.

Ça faisait des mois que je dormais dans la gare, bercé par le bruit des trains qui entraient et sortaient. Alors que le pognon soit réel ou pas, j’allais pas perdre l’occasion de monter dans un wagon.

Avant que le contrôleur débarque dans le compartiment, j’ai tiré une petite liasse de billets du sac noir, et je lui ai demandé un billet pour le bout de la ligne. Il m’a répondu que le terminus, c’était Madrid. J’ai dû faire une sacré tronche, parce que lui aussi m’a regardé de traviole. Mais de toute façon ça changeait rien : j’avais nul part où aller, et mes liasses parleraient aussi bien l’espagnol.

Le sac toujours à la main, j’suis allé au wagon bistrot, et j’ai commandé le petit-déj le plus luxe de ma vie. Deux cafés, trois croissants, deux jus d’oranges, un paquet de M&M’s, une salade césar et deux sandwichs clubs. Quand la bonne femme m’a dit le prix, j’ai failli oublier que j’étais devenu Crésus et me barrer en courant. Mais finalement, j’ai allongé la caillasse en lui filant les billets un par un, pour bien les toucher. Et j’ai glissé mes quatre cent balles de monnaie dans ma poche.

Quand je suis retourné vers mon siège, j’ai réalisé que je m’étais foutu en seconde, sans même envisager la première. C’est pas parce qu’on est plein de thune qu’on devient un gros bourge. Du coup je me suis rassis à ma place, et j’ai bouffé presque tout ce que j’avais acheté en moins de dix minutes. Vu que j’étais moyen convaincu de la réalité de ma situation, je préférais en profiter pour m’engraisser, au cas où. Comme on dit, les billets s’envolent, le gras s’accroche. 

Les gens autour de moi me regardaient de travers, avec ma tenue de clodo et mon menu d’obèse. J’ai voulu filer un croissant à un gamin qui me regardait avec des grands yeux, mais quand il a tendu sa main, sa mère l’a tiré vers elle en soufflant un truc du style « mais enfin! ». Comme si j’allais lui becter le doigt. Dès que j’arriverais au terminus, j’irais chez le merlan et m’acheter des fringues. C’est pas parce qu’on n’est pas un bourge qu’on peut pas flamber un peu. Déjà que je jactais pas un mot d’espagnol, alors si en plus je faisais peur aux gens…

Je sais pas combien de temps a duré le trajet, mais j’ai pas pu fermer l’œil. J’étais excité comme un gosse, et puis en plus j’avais un peu la trouille que tout soit inversé. Du genre je crois m’endormir mais en fait je me réveille toujours clodo sur mon banc dans la gare. Et puis fallait que j’aille au wagon bistrot toutes les heures, tellement c’était bon comme sensation. Du coup, avec les petites bouteilles de pinard et les cannettes de bière, j’ai fini franc raide. Mais jamais à plus de trente centimètres de mon sac.

Alors que je m’envoyais un taboulé menthe citron pas dégueu, on a passé la frontière. Ça y est, j’étais à l’international, oui monsieur. Je me suis envoyé un autre rouge pour fêter ça, puis je suis allé m’installer en première. Ils avaient qu’à me foutre une prune, j’avais les moyens.

Dehors, la campagne défilait sous mes yeux. J’ai réalisé que j’avais pas vu autre chose que des squares depuis que je m’étais cassé la gueule dans l’escalier social. J’avais envie d’aller courir et de grimper aux arbres. A force d’être content et de picoler, j’ai finis par être vraiment rond comme une queue pelle. C’est à cause de ça qu’une fois arrivé à Madrid, quand c’est parti en cacahuète, j’ai rien pu faire.

Je savais bien que le Bon Dieu était aussi réel que les banquiers honnêtes, mais sur ce coup là, j’ai bien cru que c’était Lui qui se foutait de ma gueule. J’avais pas fait vingt mètres sur le quai qu’un passager m’a arraché le sac. Le temps que mon cerveau essaie de sortir la tête du vin, l’enfoiré avait disparu dans la foule.

Alors je suis allé m’asseoir sur un banc, sans gueuler ni rien, et j’ai observé ma nouvelle maison. Elle était pas mal, y’avait des plantes et mêmes des tortues dans de la flotte.

 

 

 

De main en main

Publié dans Atelier d'écriture

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ruffem 12/12/2016 17:03

Génial, superbe ! J'attends la troisième avec impatience, t'en tiens une bonne.