Le visage des morts

Publié le par Fenicottero

Quand il était petit, il a fait une découverte scientifique : pour voir une lumière faible, il ne faut pas la regarder. Il a fait cette découverte, parce que depuis son lit d’enfant, il voyait une lumière. Elle se glissait sous sa porte, pour le guider vers sa découverte.

Quand on regarde une lumière faible, dans le noir, elle disparaît, quand on regarde à côté, elle apparait. Une histoire de zone aveugle du nerf optique, une histoire de cônes et de bâtonnets, de couleurs, d’angle d’incidence et d’intensité lumineuse. Une histoire pas très drôle, très scientifique et un peu du genre à rendre narcoleptique un insomniaque chronique.

Au moment de cette découverte, il a eu très peur d’être devenu aveugle. Au début aveugle de partout, puis après juste aveugle du milieu de l’œil. Parce que quand on est petit et que la lumière disparaît, on a peur. Peur du noir et que la lumière ne revienne jamais. Alors qu’en fait, il suffit de regarder à côté, et la lumière revient.

Le visage des morts, c’est des lumières qui se glissent sous la porte. Au début, on a deux mille watts de l’autre côté de la porte, ça brille et ça éblouit presque, ça imprime la rétine et on voit la lumière même quand on ne voudrait pas, même quand c’est pas le moment, même quand on veut penser à tout, sauf à cette lumière.

Et puis, le temps vient poser ses gros sabots sur notre mémoire, et s’amuse à faire son travail : malaxer à la pointe du pied la certitude du souvenir, griffer la cloison entre les époques, mélanger les gestes figés et les statuts mouvantes… Et tout ça n’a qu’une seule conséquence : éloigner peu à peu l’ampoule de son petit espace entre le plancher et la porte.

Avec le temps, le visage des morts, c’est comme les lumières faibles sous les portes : il ne faut pas essayer de les regarder en face. Sinon ils s’éteignent, et c’est la peur du noir qui saute au visage de celui qui n’arrive pas à dormir. Ce qu’il faut, ce n’est pas essayer de penser au nez pointu, aux yeux presque bridés ou aux cheveux de mouton qui volent au dessus de la tête.

Ce qu’il faut, c’est regarder juste à côté, au dessus de la porte, ou à gauche, ou à droite. Ce qu’il faut, c’est retrouver le message invisible du visage, c’est penser à la lumière sans la regarder dans les yeux.

Il faut penser à un rire, il faut penser à la voix de ce rire, il faut penser à ce qui fait rire cette voix. Mais il ne faut pas penser à la bouche fine et pincée qui secoue le rire : sinon, elle disparaît.

Le visage des morts, quand le temps passe, c’est comme une lumière faible sous la porte. On est pas devenu aveugle et il ne faut pas avoir peur : c’est pour moins prendre de place et nous laisser dormir que la lumière faiblit, et il suffit de ne pas la regarder pour la voir.

Quand il était petit, il avait peur que la lumière disparaisse pour de bon, il avait peur de ne même plus se rappeler de la lumière. Mais en fait, pas la peine d’avoir peur, parce que c’est quand on n’y pense plus qu’elle se glisse sous la porte.

 

 

Le visage des morts

Publié dans Réflexion

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Alain Chellous 08/05/2017 17:42

Bonjour et merci pour la petite lumière tapie dans l'ombre qui nous entoure, parfois, souvent. A bientôt!
François