De main en main (Troisième main)

Publié le par Fenicottero

 

Ce texte est la suite d'une publication plus récente : comme cette histoire est amenée à perdurer, je vous conseil de commencer par le début :

http://www.fenicottero.fr/2016/12/de-main-en-main.html

 

 

 

Troisième main

 

Tu veux que je te dise ? Te lo juro je suis maudis. Encore un plan de merde. Des heures de train pour ramener nada, juste assez d’herbe pour rembourser une de mes dettes. Avant le trajet j’étais dans la merde jusqu’au cou, là, grâce au coup de main du socio de Silvio, j’y suis jusqu’aux épaules, concha tu madre ! Enfin tout ça, c’était si j’avais pas cramé le clodo avec son gros sac noir. Le genre de paumé qui a sept euros en pièces de cuivre planquées dans ses chaussettes. Sauf qu’il a sorti un billet de cent balles et s’est payé la moitié du wagon bar.  Alors je me suis dis qu’il avait du liquide, et pas qu’un peu. Peut être que je me suis bien foutu dans la merde avec ces histoires de deal, mais pour flairer le pognon, je suis pas le dernier, si o que ? Et là, le clodos, il sentait encore plus fort l’argent que la pisse. 

Je l’ai observé tout le long du trajet, et j’ai bien compris qu’il était en train de se coller une race et que la thune était dans le sac qu’il gardait contre lui. J’ai simplement attendu qu’on arrive à Madrid et quand je l’ai vu tituber au milieu des passagers qui descendaient, j’ai ralenti à sa hauteur et j’ai tiré son sac. Facile.

Quand je suis sorti de la gare, j’ai tracé vers les bus qui partent à Vallecas et la banlieue Sud.  Je me suis assis tout au fond du bus, et j’ai bien composté le ticket que je garde dans la poche depuis des semaines et à sourire au chauffeur. Pas le moment de se faire emmerder par les tombos.

Je voulais attendre d’être arrivé au squat pour ouvrir le sac. J’avais les doigts qui me brulaient. A tous les coups j’allais tomber sur un tas d’habits dégueulasses, mais je savais qu’au milieu, il y aurait les billets. Peut être deux ou trois milles balles. Comment un clodo avait pu se retrouver avec autant de thune ?

J’ai craqué et j’ai ouvert le sac dans le bus, discret. Quand j’ai glissé un œil dedans, mon cœur a loupé une marche. J’ai dégluti tout doucement, comme si ça allait me réveiller. Le sac était rempli de liasses. Cent pour cent dinero.

« Manolo » je me suis dis, « Manolo va falloir être bon, là. Va pas falloir déconner. Va pas falloir en parler. Va falloir fermer sa gueule, Manolo, et refaire sa vie. »

Quand j’étais arrivé en Espagne, il y a sept ans, avec mon sac à dos et mon accent de paysan colombien, j’avais cru qu’on trouvait des sacs pleins de pognon à tous les coins de rue. Depuis la Colombie, on a l’impression qu’il y a même pas besoin de bosser pour être riche en Europe, si o no ? Mais moi,j’avais pas trouvé grand chose. Jusqu’à aujourd’hui.

Bien sûr, j’avais les yeux tellement dans le vide et les bras agrippés au sac que j’ai raté mon arrêt. Et ça a été mon deuxième coup de bol de la journée. Le bus a longé la rue parallèle à celle du squat, et j’ai vu les hommes du Turkito. C’était le dingue à qui je devais presque dix mille balles. Maintenant, j’avais l’argent pour le rembourser, mais si je débarquai avec toute la somme, il se demanderait d’où je la sortais, et il voudrait fouiller mon sac. Adieu la nouvelle vie.

Je suis descendu du bus à quelques blocs de chez moi. J’ai marché tout droit jusqu’au terrain vague, tu te rappelles, là où on fumait quand on avait dix-sept ans. Là où j’étais, personne ne pouvait me voir. J’avais pas de pelle ni rien, mais j’en avais rien à foutre : j’ai creusé avec mes mains, la terre était glaciale et pleine de merdes de chien.

Quand j’ai enfin eu un trou de la bonne taille, j’y ai foutu le sac. Heureusement que j’ai pensé à  en sortir presque trente mille euros. 10 pour le Turkito, 10 pour les autres. Et j’ai pris 10 pour moi. Le kife du poids dans les poches. Puis j’ai tout enterré, et j’ai placé une brique par-dessus, histoire de pas galérer à le retrouver. En me barrant, j’ai croisé un chien qui pissait contre un caddy défoncé.

Manolo le galérien était blindé de thune, et les chiens ne lui pisseraient plus jamais dessus. C’est ce que je me suis dis. Voilà hermano. Ça c’était la bonne partie… Parce que quand je suis revenu, il restait nada à part cinq-cents euros dans la niche du kleps.

 

 

à suivre

 

De main en main (Troisième main)

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ruffem 31/05/2017 16:49

De main en main, voilà de la belle ouvrage. J'attends la suite avec impatience.
Bien à toi.
rufem

Evy 31/05/2017 15:30

Merci pour ce partage bonne journée