De l'autre côté du miroir

Publié le par Gaspard Fenicottero

L'autre côté du miroir



Nous sommes agenouillés sur le sable, par 12 mètres de fond. La main tranchant sa gorge virtuellement comme un rappeur demandant le silence, Rodrigo m'indique que l'air ne sort plus de sa bouteille, et que dans moins de trois minutes, il sera mort. Son corps flottera dans cette forêt de corail, où des poissons multicolores trouvent qu'il est normal de vivre de l'autre côté du miroir.

Je tente de ne pas paniquer, et répète ce que nous avons fait à la surface: je lui fait signe de se calmer, et sort le régulateur de ma bouche pour le lui tendre. Il guide ma main vers sa bouche qui ne respire plus depuis de longues secondes, et prend deux grandes inspirations qu'il compte avec ses doigts avant de me tendre à nouveau la source d'air. Nous répétons plusieurs fois cette manoeuvre, jusqu'à ce qu'il joigne son pouce à son index pour me signifier que l'exercice est terminé. Je me détends, et reprends ma place dans le cercle.

Nous sommes trois, au fond de l'eau, et le silence est absolu. Une murène bleu vif mâchouille de l'eau en nous regardant, et le vent marin fait danser les branches des arbres salés.

Nous reprenons notre chemin, suivant notre guide, et nous dirigeons vers un plateau. Le silence de la danse des plongeurs c'est la musique du bonheur. Comme en montagne, la courbure du sol me fait imaginer la suite du trajet. Le sol disparait, et nous voilà, au sommet d'une falaise sous-marine.

Le paysage face à nous est indescriptible, dit l'écriveur pour se sortir du torrent de mots qui lui rongent la tête. Alors que la falaise se perd dans l'obscurité, le soleil tente encore de nous éclairer, et ses rayons s'essoufflent sous nos pieds. Dieu sait que j'ai deux trois comptes à régler avec Lui, mais je dois reconnaitre que si les contes pour enfants écrits sur papier bible devaient s'avérer vrais, le paradis ressemblerait à une falaise sous la surface des Caraïbes.

J'ai eu la chance de trainer mes savates dans les plus grands massifs montagneux du monde, de l'Himalaya aux Andes en passant pas les garces alpines et les désertiques Pyrénées, mais descendre un sentier avec l'altimètre dans le négatif, entouré de l'omniprésente faune des bas-fonds de Taganga, c'était redécouvrir la montagne.

Au sol, les coraux mangent des pierres, les rendant rouges, vertes, et des petits cerveaux reposent sur les rochers balayés par le mouvement incessant de l'eau. En accrochant une bouteille dans son dos, le plongeur ne devient pas seulement une tortue déséquilibrée par sa charge, mais il se change en l'un des habitants du monde que l'on connait le moins.

Les poissons ne s'enfuient plus, et nagent autour de nous sereinement, parfois curieux, mais jamais inquiets. Pendant près d'une minute, je fais la course avec un minuscule poisson, qui prend un malin plaisir à rester juste devant mon masque, avant de finalement disparaitre parmi les siens.

Une fois arrivés au bas de la falaise, nous empruntons un autre sentier, qui nous mènera vers la surface. Mais comme disait Mobb Deep en 1992, you gotta deal with the pressure, et nous devrons remonter par étape pour ne pas perdre la tête et les tympans.

Rodrigo s'est à nouveau tourné vers moi, en pleine ascension. D'un geste, il m'ordonne d'enlever mon masque, alors que l'air libre est encore à une dizaine de mètres au dessus de nous. Je feins n'avoir pas compris, mais le geste est clair: je dois arracher mon masque. D'une main hésitante, je laisse entrer quelques gouttes dans mon masque, puis l'enlève en entier, et panique. Relié à mon tuyau vital, les yeux brulés par le sel, j'essaie de calmer ma respiration, qui s'emballe à vue de poumon. Dans le flou face à moi, je vois une main qui me somme de me calmer, mais c'est dur, très dur. Je dois garder les yeux ouverts pour suivre les indications, malgré le sel et les bulles d'air qui me torturent les yeux.

Mais je sais déjà que j'aime trop la plongée pour abandonner mon diplôme à la moindre montée d'angoisse. Alors, petit à petit, mon souffle reprend son rythme, mes yeux arrêtent de se plaindre et je me calme. Je nage une minute trente sous l'eau les yeux grands ouverts, puis je replace mon masque sur mon visage et le vide grâce à la technique apprise plus tôt. Et fier comme un bar-tabac aquatique, je remonte à la surface de ma sixième plongée. Et rêve déjà des prochaines.

De l'autre côté du miroir

Publié dans Récit de Voyage

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François J. 11/11/2014 09:35

L'arrivée au bord de la falaise est belle, Gaspard. Tu sais transmettre, merci camarade, voici une belle inspiration... Affection!
François